"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

samedi 29 décembre 2012

IN MEMORIAM GOUPIL



« UN JOUR VIENDRONT DES JEUNES … »

Faisant face à l’île Seguin en friche, je vacille, bras ballants. Les usines Renault qui chevauchaient la Seine et dont le corps principal couvrait l’Île Seguin  ont été démolies en 2004, seules n’en subsistent que le fronton est -où se trouvaient les bureaux de la direction- et la porte au bout du Pont Daydé. Razibus ce qui fût la plus grande usine d’Europe et l’objet des pires fantasmes hâbleurs des staliniens. J’ai été embauché à Boulogne-Billancourt par EDF en 1969, à un crachat de moineau,  et j’ai donc travaillé autour de cette zone industrielle, via Issy et Clamart, pendant très longtemps. L’usine rayonnait sur la région parisienne. J’ai raconté comment nous les petits bourgeois du lycée Buffon étions fascinés à la fois par la forteresse Renault et par les hautes murailles de l’usine Citroën Quai Javel. En observant l’île Seguin désolée, livrée aux broussailles et à la bave des promoteurs immobiliers, je ne peux pas ne pas repenser à ces milliers et milliers qui ont gâché leur vie là-dedans : le père de Jean-Pierre Hébert, mon beau-frère Jean-Claude qui travaillait aux côtés de Daniel Mothé, et ma sœur ouvrière d’usine aussi, tous ces « clients » ouvriers dans ce bagne, souvent travailleurs immigrés mal logés, que j’ai brièvement connus, et surtout, je pense à mon ami André Claisse, qui a terminé sa carrière agent de maîtrise dans cette usine rasée de la surface terrestre par des bulldozers capitalistes alors qu’il avait lui-même sans doute rêvé que le boulot soit accompli par des bulldozers « communistes ». J’ai oublié pour ma part toutes ces années passées à distribuer au moins une fois par mois des tracts à l’entrée place Nationale, appelant, et en vain, les bleus aux doigts coupés à se saisir du drapeau fragile de la Révolution prolétarienne. J’avais projeté de d’interviewer  Goupil devant cette île alors que l’usine ilotière n’était pas encore un vulgaire champ de ruines, mais la maladie et le facteur temps ont eu raison de cette mise en scène. Je l’ai interviewé chez lui près d’Auxon en 2005, et la cassette vidéo est disponible à l’institut d’Amsterdam. Puis il est parti lui aussi rejoindre les grands cheyennes du passé prolétarien. J’étais très triste le 26 septembre 2006. André Claisse était âgé de 88 ans. Militant de la classe ouvrière et de la révolution prolétarienne d’une longévité et lucidité exceptionnelle, son parcours pourrait paraître chaotique comme il l’écrivait en 2001 : « … par mon expérience de 37 ans de militantisme (il pouvait ajouter 20 ans) : stalinien, trotskiste, militant de la Gauche Communiste de France puis de la FFGC (noyau originel du bordiguisme en France), j’ai dû abandonner suite à une maladie grave (cancer). J’ai milité trois ans au CCI, j’ai pris trois ans de réflexion à cause de la paranoïa (celle du CCI) et je suis retourné au CCI jusqu’à ce que je rencontre les camarades du BIPR (actuel TCI). Je reproche au CCI d’être influencé par les communistes de conseil, d’avoir pris la période de 1968 et de 1980 en Pologne comme début de la Révolution ». Il quitte aussi peu après le BIPR (Bureau internationale pour le parti révolutionnaire) dont le nom de « bureau » ne lui plaisait pas beaucoup. Au terme de sa vie André ne voyait pas vraiment un groupe sortir du lot des sectes ni apte à reprendre la tradition de la Gauche Communiste, mais la création du parti mondial de la révolution resta son constant et ultime souci.
Cas unique en son genre du point de vue de l’engagement. Autant nous, la génération maximaliste – une brochette de sexagénaires dont nombre seront très bientôt septuagénaires voire gagas – sommes rangés des voitures ou voués à péricliter dans la solitude, ou à végéter dans deux ou trois cercles académistes – autant les hommes de la génération des Claisse et Chiric ne concevaient pas une vie humaine sans parti ou sans perspective de construction d’un parti. Il faut le faire : à 81 ans Goupil demanda à adhérer au CCI, deux ans plus tard à 83 ans au BIPR !!!
« Goupil » est pourtant tout à fait emblématique du marasme du milieu révolutionnaire maximaliste en ce début de XXIème siècle. Au siècle dernier nos plus chers révolutionnaires ont connu la planète sans visa, meurtres, déportations ou même pire l’oubli. La domination capitaliste sur les consciences est telle que discussions, rencontres, unifications, manifestations réelles de solidarité, etc., semblent devenus impossibles ou du rayon de l’utopie. Mais il a hérité du passé une intelligence politique et une faculté de ne pas se faire avoir par des organisations fossiles petites bourgeoises, qui apparaissent à chacun de ses écrits, même une simple prise de position banale sur l’actualité. Son intelligence ne perdit jamais son alacrité, qualité rare chez les pachydermes d’un militantisme de secte. On ne la lui faisait pas. Il décelait le futur bureaucrate sous le militant faiseur de morale.
Voici comment je commençais sa bio, reprise par une certain nombre de sites éclairés :
André Claisse, dit Goupil, est né le 16 juillet 1918 à Paris XIVème. Jeune ouvrier membre de la CGTU en 1933, il devient membre des Jeunesses communistes en 1934. Il est tout d’abord enthousiasmé par le Front populaire. Il devient ensuite cheminot. Fait prisonnier sur le front en 1940, il ne restera prisonnier que trois mois. L’armée allemande renvoyait chez eux en particulier trois catégories de travailleurs indispensables à l’économie du pays : les cheminots, les postiers et les infirmiers. André est ensuite gardien de passage à niveau. A cette époque il rencontre Pierre Bois qui avait été sur les mêmes bancs de l’école. Il devient militant trotskiste à l’Union communiste et fait la connaissance de Barta, qui avait un certain charisme d’autant qu’il avait rompu avec le trotskysme officiel. L’U.C. l’envoie travailler ("faire de l’agit-prop") chez Citroën. Il n’y restera que six mois, menant une intervention par tract. Puis il ira s’embaucher à la Radiotechnique à Suresnes. "Goupil" est surtout connu dans le milieu révolutionnaire pour son implication dans la grève Renault de 1947 qui servit de prétexte aux faux communistes pour se retirer du "gouvernement de collaboration de classes". Journalistes superficiels et petits plumitifs gauchistes se sont surtout focalisés sur Pierre Bois. Or, André Claisse était déjà sur des positions bien plus claires politiquement d’indépendance de classe du prolétariat. Lors de cette grève, dont il n’est pas au début l’initiateur, il n’est pas enthousiaste à l’idée d’engager un combat d’envergure dans la difficile période de reconstruction. Il sera un court moment membre du comité de grève mené par la petite poignée de trotskystes de l’U.C. dont il est encore membre. Mais rapidement, il ne veut plus participer à ce comité à cause de ses divergences sur l’orientation de la grève. (lire la suite sur le site Smolny ou sur le site de Tendance Communiste Internationaliste)
Pour commencer la future année je me contenterai aujourd’hui de vous livrer deux courts textes où il écrit avec des phrases et des hésitations malignes (qui sont prises pour de la modestie par les intellectuels gros nazes du CCI, qui de plus ne pigent que pouic à ses allusions pertinentes) sans jamais se mettre à plat ventre comme tant de jeunes candidats face à « l’orga », et résonne, ce qui fait son charme, la tonalité de l’ouvrier des années 30 si bien incarnée par Jean Gabin, fort en gueule mais plus futé qu’il n’y paraît ; les maladresses de formulation atteste que « l’ouvrier » Goupil a été formé par les intellectuels révolutionnaires des années 30 et 40 du siècle nous précédant . Le premier écrit en interne lors de la réception in Paris intra muros section RI contient des idées claires et massues pour sortir de la secte, et les destinataires, paranoïaques confirmas », n’y comprennent rien. Le suivant s’interroge sur le bluff des vieilleries syndicalistes de l’ancien BIPR.
SUR MON ADHESION AU CCI (3 juillet 1999)
Chers camarades,

Mon adhésion au CCI a été basée, disons pour être simple et compris, sur la dernière page de RI : « Nos positions ». Ce sont des termes généraux que je partage entièrement. L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, par conséquent le rôle de révolutionnaires n’est pas de prendre le pouvoir à la place des travailleurs eux-mêmes. L’analyse faite par le CCI sur les difficultés rencontrées par les bolcheviques, est une analyse exacte et profonde, elle correspond à ce que, instinctivement, j’avais ressenti et elle doit servir d’expérience au prolétariat pour l’avenir de l’humanité.
Cependant, la dégénérescence du mouvement ouvrier et la période de domination bourgeoise qui s’en est suivie, a marqué un recul sur la capacité des luttes autonomes des prolétaires. Bien sûr, il y a eu des mouvements d’autonomie des travailleurs comme Mai 68 par exemple, et d’autres mouvements que le CCI a démontrés dans sa presse. Cependant l’immédiat de la classe ouvrière est la défense de ses conditions de vie, des conditions de travail, la riposte que la classe ouvrière a manifesté en chaque occasion pour son salaire, son travail, ses conditions de vie, sont pour l’instant, des intérêts justes catégoriels, et ne correspondent pas, d’après moi, pour l’instant à son intérêt historique, à savoir la destruction de l’Etat bourgeois. Les prolétaires dans une certaine mesure ont peur de s’engager dans de véritables conflits, peur de perdre leur travail, peur du chômage et bien souvent dans le rejet de l’individualisme du marais pour l’instant. C’est pourquoi, en plus de l’encadrement des centrales syndicales de tout acabit et catégorielles et d’autres cas – finalement les centrales sont toutes des centrales catégorielles – défendant, si j’ose dire, des positions particulières et indépendantes des positions de classe.
C’est pourquoi, autant je suis d’accord avec les positions fondamentales du CCI, autant je mets des réserves sur la formulation du texte de la première page de RI. La lutte de classe dans le sens dit par le texte, je dirais, moi, par exemple :
1°) seule la lutte unie des travailleurs et indépendante des organes qui soutiennent le gouvernement (syndicat et parti politique) nous fera reprendre le chemin de la lutte de classe et pourra répondre à la barbarie guerrière du capitalisme.
2°) je donne cela comme exemple, il me semble, peut-être à tort d’ailleurs, que les formulations des textes de RI ne sont pas suffisamment accrocheuses, suffisamment marquantes pour la compréhension des prolétaires actuellement. J’ai constaté que le CCI reconnait que notre influence est pratiquement nulle dans la classe ouvrière. La faiblesse des deux réunions publiques démontre le niveau d’influence en France. Il est vrai que ce sujet ayant été traité dans le journal, dans le tract, peut-être que les contacts n’ont pas jugé utile de se déplacer pour un problème déjà suffisamment décrit. Néanmoins c’est un sujet de réflexion. Je ne veux pas répéter ce que j’ai signalé sur l’anticipation de l’engagement terrestre au Kosovo qui finalement ne va pas avoir lieu dans les conditions que nous pensions.
Dans le même sujet sur la guerre du Golfe, RI de janvier 99. Le titre de l’article : « Le capitalisme c’est la guerre, guerre au capitalisme », même titre pour avril 99. Pour moi et à mon sens, ce sont des formules qui ont du mal à être comprises par les ouvriers. Il me semble que si l’on avait titré : « Une fois de plus le capitalisme ne peut qu’apporter la guerre, le chômage »… Voilà ce que la classe ouvrière doit comprendre pour sortir du marasme actuel ; ensuite développer sur ces thèmes dans le sens des articles qui sont écrits. Pourquoi cela ? Parce que le niveau de conscience de la classe ouvrière est malheureusement faible. C’est mon point de vue.
Un autre sujet me préoccupe. Les critiques formulées à l’encontre du trotskysme. Ayant été trotskiste moi-même avant d’être avec les bordiguistes, je pense qu’il serait bon de faire la critique des appareils faisant comprendre que les adhérents sont trompés et il faut développer sur les mots d’ordre des dirigeants trotskistes. Par exemple : contrôle ouvrier, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes avec des exemples à l’appui. Est-ce que ce mot d’ordre a contribué à faire prendre conscience au prolétariat, partout où cela a été obtenu ? Pasqua étant lui aussi pour l’autodétermination des Kosovars, etc… Ce sont des mots d’ordre dépassés par les conditions historiques. Ils étaient valables avant la décadence du capitalisme. Déjà Trotski lui-même avait fait des réserves à ce sujet au moment de la révolution chinoise (mais l’Algérie, etc.). Aujourd’hui les verts sont des gens à combattre également. Ce sont, eux aussi, des gestionnaires du système, un produit de la dégénérescence du mouvement ouvrier.
Sans vouloir faire de mauvais jeux de mots, plus nous aurons de difficultés à vendre notre presse, c’est du moins ce que j’ai compris, plus les titres des articles sont grands. Les Belges sont modestes avec les titres d’Internationalisme. Ne prenez pas trop cela au sérieux…
Il est vrai que la capitalisme n’a pas pour l’heure la possibilité de faire une guerre comme en 1938, néanmoins toutes les guerres qui se développent peuvent aussi entraîner la destruction de l’humanité. La guerre au Kosovo a éclipsé le conflit éventuel entre le Pakistan et l’Inde. Echec des négociations paraît-il !
C’est bien vrai qu’il faut mener notre politique d’une façon conséquente en faisant le maximum pour se faire comprendre. Il ne faut pas hésiter à défendre nos positions par exemple. Au « Prolétaire », je parle du journal), qui disait notamment que notre positions était une position complètement erronée, celle de la décadence du capitalisme. Qu’ils disent pourquoi !
J’adresserai une critique aux camarades. Pour moi le manque de concret dans les discussions ou les rapports des camarades, les exemples. Un camarade a dit : ils ont peur du CCI. Je pose la question : pourquoi ? Je ne comprends pas. D’autre part, j’ai appris avec bonheur, qu’à Zurich il y a eu 25 personnes à la réunion publique sur le Kosovo. J’aimerais savoir d’abord : quelle est la composition du groupe en Suisse ? Sont-ils nombreux ? Ont-ils plus de contact avec le monde du travail ? Les présents sont-ils des espoirs pour la section suisse ?
Une chose aussi me préoccupe, il y a un camarade canadien qui, à une permanence à Paris, semblait lui aussi adopter les positions du CCI puisque lui-même les expliquait à un autre camarade qui cherchait à bien comprendre (cette dame qui parlait d’ATAC). Or il paraît qu’il se serait rapproché de Battaglia Comunista. Il serait bien de savoir pourquoi sa prise de position ? Que moi je ne comprenne pas du tout, c’est relatif vu l’âge que j’ai, je ne suis plus d’une grande utilité pratique mais il faut espérer pour le CCI, pour le prolétariat, qu’un jour viendront des jeunes. Il faudra bien se faire comprendre.
Une autre chose à dire aussi, à parler des problèmes pratiques d’une façon assez longue dans les réunions avec quelques fois des rappels à l’ordre pour les finances et sur les comptes rendus exacts, il n’y a pratiquement plus le temps pour parler de problèmes de l’actualité politique du moment. A moins que cela ne se fasse dans d’autres lieux… (sic ! JLR). Si un jour vous avez des jeunes camarades… Et là, je vais sans doute dire une chose qui ne contribuera pas à me faire des amis ! J’ai fréquenté de nombreuses réunions politiques, un peu dans tous les groupes et je n’avais jamais remarqué cette attitude de convivialité où l’on va fumer de petites cigarettes même à la fenêtre. Dans une réunion de section ou encore entre amis cela peut se faire … mais dans une réunion publique où il viendra des jeunes, des inconnus, cela me paraît en fait nouveau pour moi…
Sur l’appel du CCI aux internationalistes. Je ne pense pas qu’il soit bon de dire que nous sommes prêts à faire des concessions pour ce but, cela pourrait laisser entendre que nous sommes faibles. C’est à réfléchir.
REFLEXIONS SUR L’ARTICLE DE MAURO (Paris, 22 avril 2001)
A propos du titre « La nouvelle Internationale sera le parti de demain ». Au départ on peut mal comprendre le titre. La lecture plus complète de l’article dissipe cette confusion. Je laisse de côté les critiques faites au CCI et aux bordiguistes, organisations avec lesquelles j’ai rompu pour les mêmes raisons qui sont définies dans l’article. Par contre mon opposition repose dans ses définitions d’homogénéité et de non homogénéité. Pour avoir le droit d’adhérer à l’organisation du BIPR, il est défini que chaque groupe ou noyau doit se débrouiller chacun de son côté (même sur le plan national). Et lorsque le BIPR aurait vérifié les capacités de chaque groupe ou noyau, ils seraient admis ou non au BIPR. C’est pour moi une erreur car pour faire progresser chaque groupe ou noyau, on doit être appuyé par des organisations plus solides qu’elles s’appellent le BIPR ou autre. La centralisation doit se faire par tous et pour tous les groupes ainsi que les rapports sur l’organisation et les groupes qui doivent être fait plus régulièrement. Des garanties formelles comme semble s’en prémunir le BIPR, il n’en existe pas. Pour l’heure, quel est le groupe qui peut prétendre représenter le prolétariat dans sa mission historique ? Personnellement le me refuse à accepter d’être membre sympathisant avant d’avoir le droit d’être considéré comme un militant d’une organisation révolutionnaire, internationale et mondiale. Quant à la négation faite aux autres groupes qui, malgré leurs erreurs sont des internationalistes (autres que trotskistes), cela me paraît un peu fort. Sur les critiques formulées par le CCI sur la Guerre d’Espagne, sans doute étaient-elles maladroites de leur part. Néanmoins, à mon sens, il faudrait comprendre qu’on ne peut lutter contre le fascisme sans combattre le capitalisme d’une manière générale. J’aimerais connaître les publications « Le Quaderni : Internationaliste N°1 » plus « Battaglia N°6 » et quelques tracts à ce sujet.
Deux articles publiés dans une brochure (Les abstractions du CCI) qui parle du syndicat et du parlementarisme ont des positions qui me paraissent singulières. Les travailleurs ne sont pas forcément dans les syndicats (même en cas de grève). Je vois mal comment il est possible d’expliquer aux travailleurs qui sont dans les syndicats que ceux-ci (les syndicats) sont des ennemis du prolétariat et qu’ils les renforcent (les travailleurs) par leur présence.
A PROPOS DU PARLEMENTARISME
Quand une situation révolutionnaire se présentera, elle aura pour tâche de détruire le parlement bourgeois. Comment peut-on dire qu’on aurait besoin du parlement pour amplifier le mouvement ? Bordiga, dans la période révolutionnaire, avait fait le contraire.
Le manque de centralisme ne permet pas de comprendre ce qu’il se passe dans les autres groupes, notamment au Canada où il n’y a plus de publication depuis l’automne 2000.


mardi 25 décembre 2012

L’ECONOMIE DU CAPITALISME AURA-T-ELLE LES MOTS DE LA FIN ?


L’ECONOMIE CAPITALISTE AURA-T-ELLE LES MAUX DE LA FAIM ?



Le bilan de l’année qui se termine n’annonce rien de bon. Le prolétariat, toujours rendu opaque derrière la tohu-bohu de l’actualité, les drames, les faits divers, l’occupation politique du terrain médiatique par le chœur des politiciens, apparaît toujours comme l’idiot international qui ne comprend rien à l’économie et qui n’est même plus capable d’opposer à la gabegie capitaliste une autre gestion possible ? ni nationalisations surannées ni gouvernement mondial prolétarien apte à centraliser et redéfinir les besoins humains pour l’ensemble de l’humanité. On se console avec deux événements importants pour l’épilogue. Les émeutes en Inde contre la pratique du viol couverte par la justice de classe. Et le référendum minable de la clique islamiste en Egypte : 70% d’abstention pour un référendum de clown dictateur et 30%  présumés de participants… mais entachés de fraudes ! Les élections dites démocratiques taillées sur mesure pour l’islamomania font pschitt comme en France avec un Tapis (Bernard) qui achète la presse provençale pour s’offrir la mairie de Marseille. Une occasion pour revoir Citizen Kane du génial Orson Welles. Chaque nouvelle élection « démocratique » confirme que le système représentatif bourgeois est définitivement truqué et pourri par l’argent. Et qu’il faut être soit vraiment con soit un bailleur du système pour y participer, en pensant éviter le « fâchisme » ou adouber la misère pour ceux qui en vivent.
L’élection « exemplaire » pour les bigots nationalistes de Tunisie et d’Egypte, vire au cauchemar et ridiculise si vite les nouveaux occupants du pouvoir bourgeois, qu’on est bien obligé de constater que la crise politique s’installe avant une crise sociale qui se fait toujours attendre de l’autre côté de la Méditerranée. Le prolétariat en Europe qui se précipite, même à crédit, pour bâfrer et s’oublier le temps des festivités consuméristes – jamais les étalages de supermarché n’ont été autant pillés pacifiquement – se rend-il  compte qu’il vit la fin d’un monde au ralenti ; et ce n’est pas une blague comme celle du village de Bugarach.
Comme toujours la vérité se niche quelque part dans l’économie malade du capitalisme :
• Le chômage a doublé en Europe du Sud et aux USA, contrairement aux statistiques que l’on soumet aux prolétariats. Non seulement la durée et le montant de l’indemnisation sont trois fois inférieurs à ce qu’ils sont ici, mais lorsque le demandeur d’emploi arrive en fin de droits, il sort des statistiques (il est éjecté même de la population active).
• aux USA, 30 % de la population est tombée sous le seuil de pauvreté (5 % ici). Le soir, dans les grandes villes, on ouvre les gymnases pour servir « la soupe populaire ». Le nombre de personnes éligibles aux bons de nourriture augmente de plus d’un demi-million chaque mois. 8 millions de familles ont déjà perdu leur maison. La Banque Mondiale vient même de constater que le système de santé américain est devenu moins efficace en termes de mortalité infantile que celui de la Biélorussie ou de la Malaisie.
L’Europe est en récession, et Hollande a menti comme un rossignol avec sa lyre de la croissance en guise de promesse électorale (il n’aura servi qu’à nous débarrasser  d’un agité du bonnet). Les États-Unis pourraient générer (selon les chiffres officiels) une croissance de 2 points l’année prochaine, mais en réalité, leur endettement progresse cinq fois plus vite que leur PIB, alors que les américains ont déjà des dettes abyssales (55 000 milliards de dollars : ils doivent plus d’argent que la valeur totale des entreprises cotées dans le monde). Enfin, la croissance des pays émergents se réduit au point qu’ils ne pourront plus aider les pays riches comme hier. Ils doivent désormais financer la création de leur propre middle-classe et développer leur marché intérieur afin de moins dépendre des exportations.
La situation est explosive car (en Europe et encore davantage dans le monde anglo-saxon) elle porte en elle tous les ferments d’une nouvelle crise majeure, plus comparable à celle de 1929 qu’à celle de 2008, avec une forte probabilité de faillites bancaires et de compagnies d’assurance. Les États bourgeois  le savent si bien que l’essentiel du temps de travail lors des quatre derniers sommets européens a été consacré au sauvetage des banques (d’où la création de "l’union bancaire"). Les premières faillites ont déjà commencé et ce phénomène pourrait fortement s’accélérer, avec comme toile de fonds d’une part, la crise des dettes souveraines qui impacte massivement les établissements financiers, et d’autre part, pas tellement la désillusion qui viendra des USA dans les mois à venir pour les boursicoteurs et profiteurs, mais une plus grande désillusion des prolétariats face à un système politique truqué qui empêche toute expression politique de la classe révolutionnaire dominante au milieu des classes inférieures paupérisées. Puisse cette  désillusion accélérée du nord au sud et d’ouest en est, favoriser l’émergence de luttes exemplaires internationalistes,  échappant au clocher de village syndical et aux politiques d’autruche nationale. Auquel cas 2013 ne devrait pas porter bonheur à la bourgeoisie.

vendredi 21 décembre 2012

LA MILITARISATION DU PARTI ET DU PROLETARIAT




et "l’armée rouge", cette notion inconnue dans les programmes socialistes...

« Le capitalisme d’Etat c’est la militarisation de l’économie ». Boukharine

« Le débat sur les syndicats devait révéler à quel point le problème de l'Etat et de ses rapports à la classe était dangereusement défiguré quand a été émise la proposition - sérieusement avancée et débattue dans un Congrès du Parti Communiste! - de la militarisation de la classe ouvrière. La redéfinition de Lénine en opposition à la militarisation au nom de l'"Etat Ouvrier"… ». Marc Chiric

« En 1920, le pays est exsangue, le prolétariat saigné à blanc, quantitativement et qualitativement diminué. L'économie est à zéro ; les villes semi-désertées. La vie politique a subi une militarisation dont elle ne se guérira plus. Une sorte d'état de siège survit à la fin de la guerre civile ». Lucien Laugier

 « La guerre de la Commune ouvrait la voie à l’aliénation complète du prolétariat, armée de travail, et armée pour la guerre du capital »  Philippe Riviale

On pouvait craindre l’apparition d’un nouveau Bonaparte en la personne de Toukhatchevsky mais ce sera Staline qui le coiffera sur le poteau. Le reflux de la révolution mondiale en Russie ne peut s’expliquer par le seul constat de l’isolement, comme le radote le milieu maximaliste, l’installation de la contre-révolution est avant tout la mise en place d’une militarisation de la société. Staline avait compris avant tous les autres que son « socialisme réellement existant », c’est-à-dire  le capitalisme d’Etat,  c’est le pouvoir de l’armée sur la société. Comme pour l’exhumation des leçons de la Commune de Paris, Lénine a encore eu du génie de commencer à se méfier du concept de « guerre révolutionnaire au moment du traité de Brest-Litovsk. Cette idée de « guerre révolutionnaire » - le renversement de la bourgeoisie autochtone de l’extérieur par l’armada stalinienne - sera l’espoir attendu par les staliniens résistants et leurs homologues trotskiens – de 1944 aux années 1970 - qui nous auront conté souvent ou de manière opaque l’espoir prolongé  de ce même cauchemar avec les soldats cubains en Angola, l’armée vietnamienne au Cambodge, etc. Les préoccupations d'efficacité militaire « antifasciste » en Espagne en 1936 - se mêlant à des objectifs de rétablissement de l'ordre démocratique bourgeois –  obéirent au même concept devenu frauduleux de « guerre révolutionnaire ». Comme en Russie, la contre-révolution s’installe par le triptyque  « militarisation- commandement unifié- discipline adéquate », dans l’unité cacophonique des modérés démocrates, des staliniens et des anarchistes (entre autres, Durruti, Mera et García Oliver), et les prolétaires armés des milices se retrouveront dindons de la farce antifasciste.

L’étatisation du parti communiste date de la guerre civile

Pendant la guerre civile Staline cesse d’être la « tâche grise » dont parlait Martin Malia (d’après le témoignage d’un chroniqueur menchevik). Il est commissaire du peuple aux nationalités mais surtout commissaire politico-militaire sur différents fronts, où il est d’ailleurs très mauvais stratège. Sa répression à Tsarytsine a été longtemps méconnue par nombre de spécialistes ou de militants qui se prétendaient éclairés ; en septembre 1922, bien que diminué par la maladie Lénine, informé par Trotsky, avait fini par condamner la répression sanglante « interne » de Staline contre une population désireuse d’autonomie vis-à-vis de Moscou. On méconnait généralement aussi les « classes militaristes » de Staline lors de la guerre contre la Pologne en 1920. Il s’est constitué au cours de cette deuxième expérience comme chef militaire un cercle de comparses aussi arrivistes que lui : Molotov, Kaganovitch, Vorochilov, Mikoyan, Kirov, Jdanov, Ordjonikidzé. Pendant cette guerre civile (dite révolutionnaire…), Staline apprend « l’art de gouverner les hommes ». Mais la gloire de la victoire échoie au brillant intellectuel juif Trotsky. Ces guerres successives avec la dite guerre civile impliquent naturellement un renforcement de l’Etat et une militarisation du parti.
La montée de Staline s’explique plus par la crainte des autres « compagnons de Lénine » que Trotsky devienne un nouveau Bonaparte. Aussi les Zinoviev et Kamenev misèrent-il sur le « pâle Staline », qu’ils croyaient malléable. Ils étaient tous dominés par la croyance en l’infaillibilité du parti. Ce parti de 1924 est différent du parti de 1917, les hommes au pouvoir bénéficient de privilèges, menus mais enviables. Moshe Lewin le constate comme dérive oligarchique. Le parti de la classe ouvrière victorieuse est devenu un parti de fonctionnaires « ex-ouvriers ». Le soi-disant testament de Lénine que Trotsky fait circuler dans le parti est tellement ambigu qu’il ne lui profite pas ; Staline et Trotsky y sont mis finalement sur le même plan comme Copé et Fillon. Staline s’allie avec le chef du Guépéou Djerzinski et place à la direction de la police ses amis Iagoda et Ejov qui seront les successeurs du polonais décédé d’une crise cardiaque après une crise de colère contre le futur dictateur en 1926. Depuis 1925 le clan Staline est majoritaire au Poliburo.

Trotsky, tout en suivant le raisonnement sur la guerre révolutionnaire française écrira en 1936 (in La révolution trahie) que Staline trahit la révolution comme Bonaparte et « au bénéfice d’une nouvelle aristocratie ». La comparaison est filandreuse car pour les ancêtres Marx et Engels. Bonaparte ne trahit pas la révolution jacobine mais la consolide par son expansion militariste (foireuse) en Europe ! La comparaison ne permet pas de mieux comprendre le stalinisme, et surtout évite le point cardinal fatal à une révolution, le moment où elle se termine par la guerre et la militarisation de la société, du parti, etc. Le reflux révolutionnaire est alors plus dans l’ornière de la guerre, externe et interne, où ne règne plus qu’un combat de chefs et de castes oligarchiques. C’est suite à la guerre contre la Pologne et au long de la guerre civile que l’Etat met en place une façon de gouverner terroriste, qui se concrétise peu après inconsciemment par le massacre à Kronstadt. Ce n’est ni l’héritage asiatique ni la personnalité tordue (PN) de l’obscur Staline, ni les erreurs de Lénine  qui expliquent donc cette dérive.
L’industrialisation forcenée et l’élimination physique de la paysannerie en 1929 est une sorte de retour au « communisme de guerre » du temps de la guerre civile (1918). La classe paysanne était une classe archaïque vouée à l’extinction du point de vue marxiste (et le capitalisme a fait le boulot un peu partout même s’il reste encore une paysannerie énorme) ; mais Marx – ni ses lointains héritiers de la Gauche communiste - n’entendait nullement l’extermination physique mais l’urbanisation des ex-paysans. C’est donc dans une logique de « guerre révolutionnaire » interne que Staline les déporte et les massacre par la famine (en Ukraine), avec pour justification envers ses complices intellectuels en Occident… le massacre des Vendéens un siècle plutôt du côté de la façade atlantique de l’Europe.


LE COMBLE DE LA REVOLUTION RUSSE : LA MILITARISATION DE LA CLASSE OUVRIERE

Au cours de l’année 1920, lors du IXe congrès du parti bolchevik au pouvoir on s’étripe sur la question de la militarisation des syndicats, quand le pire se dessinait déjà : la militarisation de toute la société.  Trotsky est pire que Staline (qui reste encore simple tâche) en proposant de militariser des organes de défense des ouvriers, devenus en effet des girouettes étatiques, les syndicats, ces antidotes bourgeois aux conseils ouvriers révolutionnaires. A ce IXe congrès du parti communiste russe, une résolution sur le passage au système des milices légifère pour un encadrement militaro-industriel sur tout le territoire afin de continuer à assumer « la défense militaire de la révolution » :
« A la période de transition actuelle, qui peut être prolongée (sic), doit correspondre une organisation militaire des forces, permettant de donner aux travailleurs la préparation militaire indispensable tout en ne les détournant que le moins possible du travail industriel. Ce système ne peut être que celui de la Milice rouge des ouvriers et des paysans, formés par territoires. (…) Le caractère essentiel du système soviétiste réside dans le contact étroit entre l’armée et l’industrie, de sorte que la force vive de tels districts industriels constitue à la même heure la force vive de telles unités militaires ».
Les travailleurs dans les entreprises doivent être mobilisables en permanence.  Les ouvriers qualifiés doivent être « incorporés dans l’industrie » avec « le rigoureux esprit de suite dont on a fait preuve dans le commandement nécessaire à l’armée » (sic). « Travail obligatoire » et « camps de concentration » (dénommés « isolateurs politiques »[1]) pour les « déserteurs » du travail car « somme toute, il faut adopter la méthode qui a présidé à l’organisation de l’armée rouge. » Les « meilleurs cadres » de l’armée, comme les écoles militaires, doivent être répartis « sur le territoire de la façon la plus utile ». La guerre révolutionnaire est devenue une institution pour imprégner et régenter la société entière. Les Conseils ne sont plus que « les Conseils des armées du travail ». Il faut s’opposer à tout amoindrissement du rôle des syndicats, si utiles pour mobiliser pour les « samedis communistes ».
Les spécialistes, militaires, ingénieurs et techniciens – pour être gagnés à la cause et en attendant que les ouvriers soient formés plus largement aux tâches de direction - doivent recevoir des « primes élevées ». Autant dire qu’on est dans une caserne !

La gestion improvisée dite du « communisme de guerre » avait abouti  à l’affaiblissement des conseils ouvriers mais aussi à la désagrégation du parti devenu organe d’Etat. Selon Sverdlov, peu avant sa mort, le parti « explose sur des lignes d’intérêt particulier comme la nation entière. Il faut le reconstituer ou envisager la faillite de toute l’expérience bolchevik ». La mort de Sverdlov brise les rapports formels et cordiaux qu’il assumait entre le parti et les conseils ouvriers. Staline s’empare de responsabilités bien supérieures à celles auxquelles avait pu prétendre le disparu mais pour mieux renforcer l’ascension de sa clique.

« L’américanisation de la production » qui succède aux premières improvisations, couplée au maillage du territoire sous le contrôle de l’armée est le meilleur ciment pour une restauration nationale ou plutôt une limitation nationale du projet socialiste, c'est-à-dire son annihilation sous les termes paradoxaux de « nation armée communiste », selon les termes du congrès.

La militarisation ne date pas du débat impulsé par  le sévère ministre du travail Trotsky en 1920 concernant l’obéissance requise pour les syndicats, mais est intrinsèque à toute la société révolutionnaire dès le début de la guerre civile ; c’est la guerre civile qui a obligé les bolcheviks à militariser toute la société. Il y a plus de généraux que de soldats et un fonctionnement fédéraliste qui permet l’ascension du commissaire général Staline. L’idéologie de la « guerre révolutionnaire », transmuée en «militarisation » a été le principal vecteur de la restauration de la hiérarchie étatique dans le parti, et Staline le menuisier de l’escalier. Tout l’honneur de Trotsky a été de refuser de s’appuyer sur la hiérarchie militaire pour monter un coup d’Etat, contrairement à ce que craignaient les ex-compagnons de route de Lénine. Tous ont été bernés par la contre révolution… militaire !

Ainsi, ce qui n’était pas apparu comme prioritaire au moment de l’intense discussion sur le traité de Brest Litovsk, était la mise sur pied d’une véritable armée régulière pour récupérer et assujettir à nouveau les millions de déserteurs au profit du nouvel Etat : tu rejoins l’armée ou on te laisse crever la dalle ! Cette armée rétablira la hiérarchie et les grades, elle utilisera nombre d’anciens officiers tsaristes. Anarchistes et  SR de gauche préparaient à leur façon le pavage du chemin stalinien en défendant une version romantique girondine de cette nouvelle armée : « L’armée révolutionnaire des paysans et des ouvriers ne saurait être créée en violant la volonté libre des travailleurs, ni en leur imposant le service militaire obligatoire. L’armée de la révolution sociale ne peut se composer que de travailleurs qui se seront joints à elle de leur plein gré » (cf. Steinberg, Cahier Spartacus n°122). Vision individualiste de l’armée imaginée comme vecteur de la révolution, et très compatible avec l’apologie du terrorisme par ce vieux parti usé et éculé, plus anarchiste désormais que fidèle à son glorieux combat passé contre l’autocratie.  Un bon disciple anarchiste ambigu Steinberg fait découler l’institution de la terreur comme conséquence de la « paix honteuse » de Brest-Litovsk.
Cette armée n’est ni révolutionnaire ni prolétarienne. Elle est composée de soldats pour la plupart paysans et de  sous-officiers qui avaient servi dans l’armée tsariste, le quart de l’effectif du soviet de Petrograd a été fondu dans la troupe ; à son sommet nombre de membres de l’intelligentsia détiennent les responsabilités politico-militaires. Elle a de plus absorbé pour ne pas dire enrégimenté des milliers de militants du parti bolchevik, ce qui n’est pas rien comme mise au pas et étouffement de tout esprit critique « de classe ».
Comme en Allemagne, l’armée est présente en tant que telle dans les conseils ouvriers. Et, si l’on en croit Pierre Broué, à la fin de la guerre civile, 300 000 militants se trouvent dans l’armée rouge, autrement dit ce ne sont plus des militants mais des soldats. Le 28 mars 1918, Trotsky n’a-t-il pas discouru autour du mot d’ordre : « travail, discipline, ordre », inaugurant à son insu le fameux triptyque contre révolutionnaire ? Ou logique avec une conception carrément substitutionniste et politicarde du pouvoir contraire à ses écrits de jeunesse ? Ou une conception trouble du parti qui, en opposition, est un guide de la classe à condition qu’une fois au pouvoir il devienne son directeur !

La préparation militaire se faisait dans le cadre du lieu de travail et prit une telle ampleur que les soldats-ouvriers, présumés prêts à abandonner l’établi pour obéir à des colonels, auraient été près de cinq millions en 1920. Légende difficile à croire tant l’armée tsariste en débandade n’était plus qu’un lointain souvenir. Loin de servir pour le seul objectif territorial de défense du pays, la nouvelle armée assurait pour l’Etat une militarisation totale de la population et pervertissait tout mécanisme décisionnel des masses en les emprisonnant aux désidératas du parti militaire. Pierre Broué a saisi la critique du fonctionnement militarisé du parti par l’Opposition ouvrière et de l’opposition déciste. Il leur reprenait les termes de « parti communiste, militarisé » et qualifiait judicieusement le communisme de guerre de « communisme militaire ».
Pour Trotsky la guerre civile est devenue une école de formation gouvernementale :
« Le Département de la Guerre déterminait le travail gouvernemental du pays entier (…) Les membres du comité central, les commissaires du peuple, tous les dirigeants du parti passaient la plus grande partie de leur temps au front, comme membres de comités révolutionnaires de guerre et parfois comme commandants d’armée. La guerre elle-même était une école sévère de discipline gouvernementale pour un parti révolutionnaire qui était sorti depuis quelques mois seulement de la clandestinité. » (cf. son « Staline »)

Mais Staline avait compris avant tous les autres que le « socialisme dans un seul pays », c’est-à-dire ce qui est déjà devenu une forme de capitalisme d’Etat,  c’est le pouvoir de l’armée sur la société, et tout l’intérêt de se positionner dans les affaires militaires pour être propulsé au premier plan du pouvoir.
Trotsky était  toujours resté méfiant sur les vertus propagandistes de l’armée, et c’est sans doute pour cette raison que ses pairs l’avait nommé président du conseil militaire ; mais même du temps de Lénine il se trouvait toujours plus ou moins associé avec Staline vu comme un antidote à ses possibles vues personnelles dictatoriales.
Après la perte du pouvoir, Trotsky n’est pas très réaliste lorsqu’il écrit, dans « La révolution trahie », rédigé au milieu des années trente, que l’armée « vivait, naturellement, des mêmes idées que le parti et l’Etat ». En effet pas très réaliste eu égard au rapide rétablissement de la hiérarchie militaire, et à l’emprise du phénomène de militarisation. Trotsky se vantait de comment il avait répondu à Goussiev, un proche collaborateur de Staline, en 1921 qui le tançait de sous-estimer le rôle de « l’armée de classe du prolétariat », en particulier pour développer des guerres révolutionnaires défensives et offensives contre les puissances impérialistes. Il avait répondu que la « force armée étrangère » est appelée à jouer dans les révolutions « un rôle auxiliaire et non principal », ce qui est vrai principiellement du point de vue marxiste, à condition que cela ne cache pas une militarisation du travail et des hommes en uniforme dans les usines.  Avec Staline « l’armée révolutionnaire rouge » était destinée à jouer le rôle principal ! Contre la classe ouvrière.

Anarchistes, socialistes-révolutionnaires et menchéviks de gauche  se sont époumonés en avril 1918 contre le danger de « militarisme » et les « Bonaparte » de la nouvelle armée. La militarisation n’est pourtant pas un simple « militarisme rouge », inventé par les seuls bolcheviques au pouvoir. Elle est plus subtile cependant que les armées contre-révolutionnaires du XVIIIe siècle ; elle vient polluer l’existence de la classe ouvrière comme classe productrice et pacifique. Avec le souci de la « patrie socialiste » que Trotsky réhausse en janvier 1919, le soldat-laboureur devient un soldat-travailleur de « l’armée révolutionnaire du travail ». Dans sa théorisation de la militarisation socialiste le ministre Trotsky ne craignait  pas les tautologies hâbleuses pré-figuratrices de l’idéologie stalinienne : « La militarisation du travail par la volonté des travailleurs eux-mêmes est un procédé de dictature socialiste ».

En 1936 (cf. La révolution trahie) le prophète déchu du pouvoir voulait bien reconnaître que l’armée n’avait pas été épargnée par la dégénérescence de la révolution, et que cette dégénérescence avait trouvé son expression la plus achevée en son sein. Il esquivait la question de la militarisation de la société.
L’armée n’avait-t-elle pas été le facteur actif pour brider la société dès les débuts ? Non, c’est seulement à la fin de la guerre civile que : « La démobilisation d’une armée rouge de cinq millions d’hommes devait jouer dans la formation de la bureaucratie un rôle considérable. Les commandants victorieux prirent les postes importants dans les soviets locaux, dans la production, dans les écoles, et ce fut pour apporter partout, obstinément le régime qui leur avait fait gagner la guerre civile. Les masses furent peu à peu éliminées de la participation effective au pouvoir ».
Hypocrite raisonnement en constat rétroactif et partiel que la militarisation, qu’il avait lui-même prônée pour les syndicats, avait mené à l’étouffement de toute révolution mais parce que l’armée était « démobilisée », « inactive ». Ce n’est pas l’armée en tant que telle qui avait dévitalisé les soviets mais l’orientation capitaliste d’Etat des ministres « prolétariens » avec leur triptyque  « militarisation- commandement unifié- discipline adéquate » !

Un continent entier fût ficelé par l’armée tchékiste et rouge, enfermant la population  prolétaire et paysanne dans une gigantesque caserne « pour son bien ». Elle ne réprime pas d’abord (quoique…) mais obtient rapidement la fonction de « contrôle » : elle encadre, « rééduque », fabrique « un homme nouveau ».

En 1937, la revue mensuelle du groupe de Gaston Davoust, L’Internationale, tire le bilan de ce qu’est devenue l’armée rouge près de deux décennies plus tard :
« L’armée n’a pas été remplacée par le peuple en armes. Elle n’est pas devenue une milice socialiste du peuple. Tout au contraire, on a éliminé les unités territoriales correspondant aux usines, aux mines, aux communes agricoles. En 1935, 74% des divisions de l’armée rouge appartenaient aux unités territoriales, et 26% seulement aux unités concernées. Actuellement, l’armée rouge ne comprend que 23% de divisions territoriales seulement. Mais en réduisant de 51% les milices territoriales, le gouvernement soviétique a rétabli les seules formations territoriales du régime tsariste : les unités cosaques, les Vendéens de la Révolution d’octobre. Et l’on a rétabli la hiérarchie des officiers, du lieutenant au maréchal. On a créé une base sociale et matérielle stable à une caste privilégiée en les attachant aux milieux dirigeants et en affaiblissant leur liaison avec la masse des soldats. Cette différenciation profonde de l’armée démontre l’abîme entre dirigeants et dirigés dans la société soviétique. La bourgeoisie, surtout la bourgeoisie française qui en vertu du pacte franco-soviétique a influencé cette différenciation directement, a compris toute sa signification. En l’apprenant, « Le Temps » n’a pas hésité à écrire (25 septembre 1935) : « Les Soviets s’embourgeoisent. » Dans sa première période, le régime soviétique était moins bureaucratique. Et Lénine s’occupa, dès le début, de l’élimination du fonctionnariat, de ces « parasites » du corps social. Mais, au lieu de disparaître, la bureaucratie a grandi formidablement en nombre et en puissance (…) L’appareil de répression a pris des proportions formidables. Les effectifs de la Guépéou seule constituent une petite armée de 100.000 hommes d’une formation spéciale et d’un pouvoir illimité. La Guépéou possède un réseau de mouchards dans tous les établissements, toutes les organisations, toutes les usines, toutes les écoles, toutes les maisons d’habitation. Elle peut infliger sans jugement jusqu’à cinq ans de bagne et d’exil, indéfiniment renouvelables. En 1917, une opposition de gauche exigeait l’introduction dans le code pénal d’un article « punissant comme un crime grave contre l’Etat toute persécution directe ou indirecte d’un ouvrier en raison de critiques qu’il aurait formulées. » En 1936, toute critique, la moindre opinion libre sont persécutées. Interdictions de séjour, camps de concentration, prisons, exécutions capitales : voici les moyens de conviction de la « démocratie prolétarienne ». Les principales vertus qu’on exige de l’homme soviétique sont l’obéissance sans réflexion et la fidélité au chef ».

Initialement la création de l’armée rouge comme celle de la Tchéka devenue Guépéou, obéissait au besoin de rétablir l’ordre en mettant fin aux désordres causés par les bandes de l’Ancien régime soutenues dans l’hypocrite paix capitaliste par les mêmes belligérants capitalistes.
Or le maintien d’une armée permanente est de fait contraire aux principes socialistes - comme le rappelle un texte de l’Internationale communiste - qui ne concevaient jusque là que « le peuple en armes » ou le maintien de milices armées (gardes rouges) jusqu’au triomphe final du communisme. Depuis que Lénine avait rembarré Boukharine qui avait demandé où en était le « dépérissement de l’Etat », il avait bien fallu se rendre à la raison de qui dit Etat dit armée. Etat rouge donc armée rouge. La couleur cachait le renforcement de l’Etat et par extension la militarisation de la société. Les effectifs de la Garde rouge étaient trop réduits pour permettre de combattre efficacement la contre-révolution des Blancs soutenus par les puissances étrangères (France, Royaume-Uni, Tchécoslovaquie, Etats-Unis, Japon). Il fallait reconstituer un corps d’armée centralisé à l’échelle du pays, en faisant quelques entorses à la théorie marxiste de la suppression des corps mercenaires après la prise du pouvoir.

Quelques jours après la signature de la paix honteuse, Trotsky, au nom du parti bolchevik s’était écrié dans un discours « il nous faut une armée » :
« Dans nos efforts pour créer une armée, nous nous heurterons certainement à une série d’obstacles. Nous sommes les héritiers, que nous le voulions ou non de toute la « cuisine » politique de nos ennemis et de tout le fardeau des derniers événements (sic ! jlR). Au premier chef, la paix de Brest-Litovsk s’est abattue tragiquement sur nous uniquement à cause de la gestion du régime tsariste, puis de celle des conciliateurs petits bourgeois ».

L’ARMEE DE CLASSE… UNE ARMEE DE CHASSE AUX PROLETAIRES !

Jamais Marx n’a parlé d’une armée à créer après la révolution… Un travail d’explication est nécessaire concernant le débauchage théorique bolchevique, plus opportuniste que bourgeois. Après avoir milité pour la paix et contribué à la victoire de la révolution et à la destruction de l’armée bourgeoise, le parti bolchevik doit assumer ses responsabilités à la tête de l’Etat. Puisque le territoire de la révolution fait face à des armées bourgeoises disposant d’une propagande très intensive du bambin à l’homme adulte, pourquoi la révolution ne se doterait-elle pas d’une armée, au moins pour se défendre ? Trotsky passa en revue tous les arguments qui pouvaient choquer un déserteur et pour le ramener à la raison. Oui il faut une discipline mais une discipline « révolutionnaire », comme les premiers airbags des voitures modernes. Oui on aura affaire au « commissaire Ronchonneau » mais on lui adjoindra des surveillants politiques. De l’étoffe des Stalines…
Trotsky, après s’être rallié à la paix honteuse forcée, n’en continuait pas moins de se bercer dans l’espoir de la future « guerre révolutionnaire ». De retour à Moscou au mois de septembre 1918, il modifie de son propre chef le Conseil suprême de la guerre en « Conseil de guerre révolutionnaire ». Des mots qui ne peuvent transcender une triste réalité.
Au mois de mars 1919, dans un autre discours, il revient sur l’ancien programme social-démocrate de la IIème Internationale défunte. Il rappelle que celui-ci stipulait que le mouvement socialiste projetait la mise sur pied de milices et était opposé à toute idée d’armée de métier impérialiste. Désormais, estima-t-il la « milice populaire » est privée de sens car la révolution russe se dirige vers « l’Etat prolétarien et l’Armée de classe ». Tourné encore vers les si nombreux déserteurs il assurait que la formation de la nouvelle « armée de classe » se ferait sur la base du volontariat. Mais peu après et très vite, il se reniait, prrécisant qu’il faut mettre en œuvre un service militaire obligatoire afin de favoriser la centralisation de la défense à tout le pays.

Pour renforcer cette nécessité d’une armée « nationale » centralisée, Trotski désigne la caricature d’armée défendue par « l’intelligentsia petite bourgeoise » (les Socialistes Révolutionnaires de gauche) avec leur conception d’une guérilla avec détachements de partisans. Il ridiculise une conception campagnarde qui ne sera pas pourtant pour déplaire à une IVème Internationale estudiantine admiratrice de Che Guevara et qui s’est prétendue l’héritière du chef de « l’armée soviétique révolutionnaire » : « Prôner l’esprit de guérilla comme programme militaire, c’est recommander de revenir de l’industrie lourde à l’atelier artisanal ». Cette théorie dépassée est bien le propre d’incapables : « ces groupes de l’intelligentsia incapables de se servir du pouvoir d’Etat ». Quand lui, ministre prolétarien a pleinement conscience de ses devoirs de général « défenseur de la nation assiégée »…
Dans un autre discours du 29 juillet 1918, Trotsky  décréta  « la patrie en danger ». Il invoquait la révolution française : « oui il nous faudra faire revivre ses traditions dans toute leur étendue ». Restez tous au garde à vous pendant que je vous parle !
Voulait-il parler de la terreur, de la guerre extérieure, du massacre des populations innocentes ? Les discours  publics sont toujours un peu superficiels et simplificateurs ; c’est ainsi qu’il présente les jacobins comme plus va-t-en guerre que les girondins (ces petits bourgeois historiques…) et qu’il cite à son gré un « jacobin » (cela fait plus léniniste auprès des anciens membres du parti) qui a déclaré tout de go : « Nous avons conclu un traité avec la mort ». Car, en effet, en pleine guerre on ne conclut pas un traité avec l’humour.

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Cette reconstruction accélérée d’une « armée de classe » par les commissaires d’Etat n’est pas sans poser problème aux militants eux-mêmes en uniforme. L’Opposition militaire en 1919 avec Frounzé, un des grands chefs de l’armée rouge, est composée d’anciens militants du parti qui voient d’un mauvais œil la croissance du nombre des parvenus et nombre d’ouvriers combatifs peu rassurés de voir ingénieurs, officiers et professeurs d’hier, encore aux postes de commandement. Cette opposition ne contesta pas l’institution de l’Armée  « de classe » mais milita pour recommander une guerre de manœuvre fondée sur des opérations de guérilla ; Stalkine en fût membre.
Le commandement de l’armée rouge ne fonctionna pas initialement comme l’Etat-major rigide des armées bourgeoises, il était fluctuant suivant les débats et orientations du parti. L’armée « de classe » avait encore des allures (rassurantes) d’armée mexicaine. Trotsky n’en était pas l’artisan tout puissant et infaillible. Victor Serge rappelle qu’un jeune médecin de vingt -six ans, Skliantsky, était son suppléant, et fut un des principaux organisateurs de cette armée « sortie du néant », « notre Lazare Carnot ». Gloire frelatée donc du général Trotsky ?
En juillet 1919, quelques mois après le conflit avec le « groupe de Tsaritsyne », le commissaire aux armées Trotsky est mis en minorité et voit se réduire ses prérogatives. Lénine, aveuglé par les victoires remportées sur le général blanc Koltchak, dans une logique de chef de guerre passe sur les exactions du commissaire Staline et donne son appui aux éléments du groupe de Tsaritsyne où manœuvre le futur dictateur. Trotsky donne sa démission qui est refusée. Lénine se rend compte de son erreur après des informations plus complètes sur le comportement sanglant du clan Staline contre la population locale.

Boukharine dans un article interne de 1924, s’adossant à Staline, mettra en garde avec hypocrisie et opportunisme contre l’évolution de Trotsky. Pour nombre de compagnons de Lénine, Trotsky se comporta réellement souvent comme une girouette. La postérité et sa propre apologie littéraire a enfumé plusieurs générations sur un personnage loin d’être un exemple de rectitude théorique. Revenant brièvement sur son « erreur » de l’époque (Brest-Litovsk, erreur à lui Boukharine) « l’enfant chéri du parti » - qui fût souvent autrement génial et plus hardiment avant-gardiste que Trotsky - notait judicieusement  le danger de l’armée en tant que telle pour le parti : « … dans l’orbite de notre parti, il y a l’armée, avec tous ses attributs. Il faut se souvenir de tous les coups d’Etat contre-révolutionnaires. Il faut voir que c’est une troisième force qui l’emportera si la guerre civile s’engage dans notre parti. »

Mais voilà, cette « troisième force » (sans doute outre le parti et le prolétariat) n’était-ce pas « l’armée rouge », une notion inconnue jusque là dans tous les programmes socialistes et communistes ?






[1] Dans un pamphlet intéressant – Faut-il brûler Lénine ? – Bruno Guigue démonte très bien les abus et amalgames de l’école révisionniste des Furet et Courtois. Après avoir expliqué que la terreur rouge ne fit que répliquer à la terreur blanche, infiniment plus meurtrière, il signale que les camps d’internement ouverts pendant la guerre civile furent fermé dès 1922, et bien loin de préfigurer le goulag.