"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

dimanche 14 janvier 2018

LA GUERRE REVOLUTIONNAIRE DES CAMISARDS



De Uzès à Florac, peut-être verrez-vous quelques analogies avec le temps présent dans ce coup d'oeil sur la pensée intime des camisards. Dieu est présent presque dans chaque phrase. Leur "désert" désigne les lieux inhabités où ils se réunissaient secrètement. Ils sont persuadés d'être dictés par le seigneur suprême imaginaire. Mentalement ne fonctionnent-ils pas comme nos islamistes modernes ou comme les militants trotskiens ? A vous d'en juger.
Vous serez étonnés de voir que les femmes n'ont pas attendu le féminisme bourgeois pour défier la société mais qu'elles se sont servies de la religion pour se battre à leur façon. Vous découvrirez que l'encre invisible des révoltés camisards ne fût pas le citron mais « le lait de femme ». Etrangetés et bien des similitudes trois siècles plus tard... même si leur « guerre révolutionnaire » a échoué comme toutes les guerres révolutionnaires, leur combat nous apparaît respectable.

Pour un résumé : http://www.lemonde.fr/voyage/article/2011/02/02/dans-les-cevennes-les-resistants-du-desert_1471547_3546.html



                        RELATION D'ELIE MARION1

Relation abrégée concernant la guerre des Cévennes et de ce qui est arrivé particulièrement à moi Elie Marion du lieu de Barre dans les Hautes-Cévennes, fils de Jean Marion et de Louise Parlier , né le dernier jour du mois de Mai 1678.

Non seulement mon père et ma mère étaient du lieu de Barre mais aussi mes aïeux de deux ou trois générations, ainsi que je l'ai toujours ouï dire, et qui ont tous fait profession de la religion protestante selon la confession de France. Mon père faisait travailler son bien : il vivait honnêtement, lui et sa famille, du revenu de celui-ci ; il n'avait pas d'autre profession. Nous étions six enfants, savoir cinq garçons et une fille...
… Je n'ai jamais su, ainsi que je viens de le dire, que dans notre famille, il n'y eût aucun papiste2 ni aucun qui ait professé autre religion que la protestante, suivant la confession des Eglises de France jusqu'en l'année 1685 que le Roy, comme l'on sait par les dragons, par le clergé et les bourreaux, força tout son peuple protestant à embrasser le papisme. J'étais alors âgé de sept ans. Je n'ai jamais fait aucune abjuration ni acte de la Religion romaine que d'aller quelquefois à la messe, étant forcé comme tous les autres enfants par les maîtres d'école que le Roy avait envoyé dans tous les endroits protestants pour instruire la jeunesse. Les instructions secrètes que je recevais tous les jours par mon père et ma mère, augmentaient si fort mon aversion pour l'idolâtrie, et pour les erreurs du papisme, qu'étant parvenu en âge de connaissance, je ne pratiquai plus que les assemblées de protestants qui se
Assemblée de camisards (ou dans les bois)


faisaient dans les déserts, dans les lieux cachés. L'abbé du Chayla qui avait été établi Inspecteur Général de nos Cévennes, et le curé de notre lieu l'ayant appris, menacèrent mon père plusieurs fois, à cause de moi, d'exécution militaire.
Je fus demeurer à Nîmes pour éviter à mon père les effets de leurs menaces, et aussi pour me former un peu aux affaires en vue de quelque établissement honnête, espérant que la religion serait un jour rétablie en France... CE fut en Octobre 1695 que je fus à Nîmes, jusqu'en juillet 1698, il est vrai que pendant les termes – ou les vacances – je remontais ordinairement en Cévennes pour voir mes parents. Pendant cet espace de temps que je suis resté à Nîmes, j'y ai servi en qualité de clerc chez Messieurs Pastre, Durant et Teissonnière, procureurs au Présidial. J'étais en auberge chez une femme très bonne protestante, nommée Blanque, qui demeurait près du Temple au coin de Saint-Véran.
La paix de Ryswick3 ayant été faite, on redoubla les persécutions contre les protestants. Je quittai donc Nîmes et m'en fus à Barre, où, malgré les persécutions, je restai jusqu'au mois de novembre suivant, que j'en partis pour Toulouse après avoir prévenu heureusement un détachement de soldats que l'abbé du Chayla avait envoyé pour me prendre. Ces soldats restèrent quelques temps chez mon père à discrétion, où, par conséquent ils firent beaucoup de dépense et de désordre.
En l'année 1701 Dieu répandit une grande mesure de son Esprit, dans notre province, sur plusieurs personnes de tout âge, de tout sexe. Dans moins de six mois notre pays fût comme enfanté de nouveau par la vertu de ce divin Esprit, soit les personnes qui en furent honorées que ceux qui les fréquentèrent. Nous vîmes des plaideurs obstinés renoncer à leurs procès, d'autres qui avaient des inimitiés mortelles se réconcilier avec larmes, d'autres qui semblaient que leurs bouches étaient des fontaines de blasphèmes se changèrent en prières, en louanges et cantiques d'actions de grâces ; on vit un amendement presque général de toutes les sortes de vices et péchés. On vit la plus tendre jeunesse et la caducité des vieillards, résister aux plus terribles persécutions, à la mort même la plus cruelle. Nos saintes assemblées se continuaient jour et nuit dans les différents endroits du pays, malgré les cruautés barbares de l'Intendant Baville, de l'abbé du Chayla et leurs semblables que le Roy avait autorisé pour nous persécuter. Grand nombre ont soutenu et soutiennent encore, mais il y en a eu qui ont dégénéré de cette première ardeur.
Au mois de septembre de cette même année 1701 je revins de Toulouse à la maison de mon père où je restai environ six semaines fréquentant les assemblées que les inspirés faisaient malgré les grandes persécutions. On emprisonnait tous les jours ce pauvre peuple qu'on soupçonnait ou qu'on savait suivre lesdites assemblées. Ce cruel abbé découvrit enfin que je suivais ces assemblées, de sorte que pour éviter de tomber entre ses mains, je m'en retournai à Toulouse. Ainsi j'échappai aux poursuites de l'abbé du Chayla. Outre les désordres et les dépenses que firent les soldats à cause de moi chez mon père, il fut encore obligé de donner vingt pistoles audit abbé du Chayla.
J'ai demeuré à Toulouse en diverses fois depuis le mois de novembre 1698 jusqu'au mois de juillet 1702 que je retournais à Barre chez mon père...
… Le premier jour de cette année 1703 Dieu m'honora de la visite de son Esprit, et par la première inspiration que ma bouche prononça, il me fut dit entre autres choses que Dieu m'avait choisi dès le ventre de ma mère pour sa gloire. Je reçus aussi l'ordre d'aller joindre mes frères dans le désert, ce que je fis dans le mois de février de la même année. Pendant un mois et demi ou environ je fus avec Antoine Atgier surnommé La Valette qui avait don de prédication. Nous faisions des assemblées dans nos Hautes-Cévennes le plus fréquemment qu'il nous était possible. C'ets à quoi nous nous occupions uniquement La Valette et moi.
Le jour de Pâques suivant nous joignîmes, La Valette et moi, ladite troupe qui était conduite par Abraham Mazel, et Salomon Couderc était avec lui. Ce même jour de Pâques, Salomon Couderc, par ordre des inspirations, administra au peuple le Sacrement de la Cène ; l'assemblée était, je crois, de plus de deux ou trois mille âmes, Thomas Valmalle, surnommé La Rose, vint joindre ladite troupe, avec celle de Castanet que ledit Castanet lui avait remise, lui en voulant plus s'occuper qu'à faire des assemblées, à prêcher la Parole de Dieu, ce qui était son talent principal...

… Vers la fin du mois d'avril le chef Cavalier monta dans nos Cévennes avec sa troupe, qui était d'environ mille hommes, dont environ la moitié sans armes, et nous fûmes le rejoindre à Saint-Privat de Vallongue, où il avait fait assembler le peuple des environs pour entendre la Parole de Dieu. Ledit Cavalier lui-même fit la prédication. Cette assemblée était des plus nombreuses que nous ayons eu dans ce pays-là.
Nous demeurâmes ensemble pendant trois jours que nous roulâmes dans nos Hautes-Cévennes, sans rien entreprendre. Voilà la seule fois que nous nous sommes vus en France avec ledit Cavalier.
Après ces trois jours, Cavalier et Salomon ayant résolu de descendre vers les Basses-Cévennes et Languedoc, nous nous séparâmes. Le frère La Valette et moi trouvâmes à propos de rester dans nos quartiers pour continuer à y faire des assemblées et repaître le peuple de la Parole de Dieu. Environ les deux tiers de la troupe que conduisait Salomon ne voulurent point descendre avec les autres. D'ailleurs, voyant que le temps de la récolte était proche, la plupart était bien aise d'aider à la recueillir ; ce qu'ils faisaient pourtant avec toute la circonspection possible à cause des garnisons qu'on avait déjà établies presque partout ; je parle de ceux qu'on savait être camisards.
La même nuit du jour que La Valette et moi nous fûmes séparés de Cavalier, celui-ci et Salomon furent surpris par leur faute dans un lieu appelé le Tour de Billot...
… Quelque temps après l'affaire de la Tour de Billot, Cavalier et Salomon se laissèrent encore surprendre dans le bois de Fontcouverte.
Après quoi les deux troupes se séparèrent, Salomon et Joini remontèrent dans leurs quartiers avec environ trente hommes qui leur restaient, les autres s'étant retirés chez eux où ils se tinrent secrètement et vaquèrent du mieux qu'il leur fût possible à leurs affaires en attendant un temps plus favorable pour se rassembler. Salomon laissa tout à fait la conduite de la troupe à Joini qui, dès ce moment, porta son nom. Salomon s'en fût avec quelques uns de çà et de là, faisant des assemblées, selon le talent que Dieu lui avait donné. Il revenait quelque fois à la troupe de Joini comme prêcheur et non pas pour la commander.
Ceux de la troupe de Cavalier se retirèrent de même, parce que c'était le temps de la récolte. Les troupes du Roy ou les habitants papistes qu'on avait armés se trouvaient partout en si grand nombre que nous ne pouvions pas subsister étant de grosses troupes ensemble. Enfin Dieu voulut que dans ce temps-là nous fûmes fort dispersés. De cette manière, il ne resta à Cavalier qu'environ cent cinquante hommes que les ennemis obsédaient presque jour et nuit. Voilà ce que j'appris par des gens qui avaient été témoins oculaires de ce que je viens de rapporter.
Quoique les troupes fussent ainsi dispersées, on ne laissait pas de faire des assemblées continuellement, soit dans les maisons ou dans les bois, car Dieu avait suscité des inspirés ou de ceux qui avaient le don de prédication et de prières généralement partout où il y avait des protestants, dans les Cévennes et en Bas-Languedoc.
Pendant ces entrefaites Moulines qui avait le don de prédication ne s'occupait, non plus que nous, qu'à faire des assemblées, quoiqu'il eût vingt ou trente hommes avec lui qui aussi travaillaient à la récolte de temps en temps. Le frère Rolland qui était demeuré malade et caché depuis l'action de Pompignan, commençant à bien se rétablir, commença aussi à rassembler du monde pour former une troupe ; ceux qui avaient été, avant sa maladie, avec lui, revinrent le joindre, les uns plus tôt, les autres plus tard. La Rose se trouvant presque remis de sa blessure, rassembla aussi ce qu'il put trouver des siens dispersés et se joignit avec Rolland. Tout le temps de la récolte se passa sans qu'il arrivât rien de considérable de part ni d'autre dont je puisse avoir mémoire, de sorte que le Maréchal de Montrevel avec son armée ne fît d'autres prouesses que de faire massacrer, pendre ou rouer des moissonneurs et d'autres paysans qu'ils pouvaient attraper dans les champs sous prétexte qu'ils étaient camisards eux-mêmes dans les occasions, ou qu'ils étaient de leurs amis. Il fît brûler plusieurs maisons, des métairies, des hameaux.
Vers la fin août, étant avec le frère Rolland, il me dit que depuis quelques jours un homme, Monsieur Flotard, était venu de la part de la Reine d'Angleterre, et de Messieurs les Estats d'Hollande s'informer de notre état, nous promettant de leur part tout le secours possible soit par mer ou par terre ; que Monsieur le Marquis de Miremont sollicitait pour nous, lequel était prêt de répandre son sang pour notre délivrance ; que Cavalier et lui avaient donné plein pouvoir à M. Flotard d'agir au nom de nous tous auprès des Puissances protestantes et que nous reconnaissions Monsieur le Marquis de Miremont pour notre Général, etc. - cette commission fût signée par nous ayant été écrite avec du lait de femme ; et ledit député ayant vu les deux troupes, convenu et réglé les moyens pour correspondre ensemble, il partit quelques jours après pour les pays étrangers. IL me dit de plus que le sieur Flotard4 leur avait dit que la flotte anglaise et hollandaise viendraient dans le Golfe de Lion, qu'on ferait tels et tels signaux, que si nous étions en état de descendre sur la côte on nous communiquerait des armes, munitions, etc. Mais les ennemis avaient déjà pris les mesures nécessaires pour nous empêcher de descendre. Environ trois mois après, deux vaisseaux seulement vinrent devant le port de Sète et firent des signaux comme Flotard avait dit. J'en parlerai ci-après en son lieu.
Rolland voulut me persuader de rester avec lui pour entretenir la correspondance et agir ensemble pour le reste des affaires, mais comme j'étais joint avec La Valette, comme je l'ai dit, je ne pus lui promettre. Le nommé Malplach fut alors avec Rolland qui avait soin d'écrire les lettres pour ladite correspondance.

LA DEVASTATION DES CEVENNES
(fin août 1703 – mai 1704)

La récolte étant faite comme je viens de dire, mêlée de cruautés horribles de la part des troupes du Roy et des autres persécuteurs, voyant qu'il n'y avait plus de relâche et ces pauvres gens étant d'ailleurs ranimés par les inspirations qu'on entendait presque partout, chacun reprit ses armes à qui en avait et rejoignirent leurs chef.
L'Intendant Baville et le Maréchal de Montrevel ayant appris que les Camisards se renforçaient crurent qu'il n'y avait pas de plus court moyen pour terminer bientôt cette guerre que de nous ôter toute sorte de moyens de subsister. On avait déjà fait plusieurs enlèvements des familles des paroisses toutes entières, qu'on envoya dans les prisons, ou hôpitaux de Perpignan où presque tout a péri misérablement ; les prisons de la province regorgeaient de prisonniers de tout âge et de tout sexe. On ordonna que tout le monde eût à se retirer avec leurs effets dans les places closes, sous peine d'exécution militaire. L'on abattit et l'on brûla tous les moulins et les fours de la campagne. On redoubla les défenses sous de terribles peines, sur ceux qui donnèrent quelque secours que ce puisse être aux rebelles comme ils nous appelaient. On proposa de couper tous les bois châtaigniers, d'arracher les vignes et de brûler tout le pays ouvert, c'ets à dire tout ce qui se trouvait hors de places murées. On n'exécuta pas ces dernières propositions, mais le brûlement fut exécuté en partie.
Vers le commencement d'octobre, l'Intendant Baville et le Maréchal de Montrevel montèrent dans les Hautes-Cévennes avec environ huit mille hommes de troupes réglées pour exécuter le projet d'abattre et de brûler. Ils firent camper ces troupes près de Barre d'où ils faisaient déjà des détachements pour les lieux qui devaient être détruits ; on avait même commencé à démolir les maisons de la paroisse de Saint-Laurent de Trèves. Mais les nouvelles étant venues au Maréchal de Montrevel et à l'Intendant que deux vaisseaux de guerre anglais étaient sur la côte près de Sète, des destructeurs redescendirent avec toute la diligence possible et furent sur les côtes de la mer.
Environ un mois après que la crainte qu'ils avaient eu de ces vaisseaux fût dissipée, Julien monta avec beaucoup de troupes et vint brûler et détruire ce qui avait été projeté. Toutes les paroisses protestantes du diocèse de Mende furent brûlées excepté ces cinq bourgs, savoir : Florac, Barre, le Pont de Montvert, SaintGermain de Calberte et Saint-Etienne (Valfrancesque) qu'on avait fermés, et où on tenait de fortes garnisons.

Pendant le temps de ces ravages, de ces incendies, La Valette et moi consultâmes de les arrêter s'il était possible. Pour cet effet, nous le proposâmes à Rolland, à Moulines et à La Rose, lesquels vinrent aussitôt avec leurs troupes. Nous nous trouvâmes environ six cent hommes très résolus d'attaquer l'ennemi. Un projet si bien concerté nous promettait un bon succès ? Les flammes de nos maisons ou de nos frères augmentaient l'ardeur de notre impatience que nous avions de fondre sur ces malheureux incendiaires, mais je fus bien surpris d'entendre par ma propre bouche un avertissement tout opposé à un dessein dont j'avais déjà conçu de si heureuses espérances. La substance de cette inspiration fut que c'était en vain que nous avions formé le dessein d'empêcher des brûlements, que si nous l'entreprenions nous n'y réussirions pas, car Dieu l'avait ainsi décrété. Nonbstant cela, la chose leur tenait si fort à cœur qu'ils s'en furent du côté de Vrebon pour attaquer Julien ; mais étant sur le point de commencer le combat, Moulines eût une inspiration qui confirma celle que j'avais eue, et dit de plus que si on entreprenait d'empêcher cette exécution Dieu les livrerait à l'ennemi, mais qu'on eût à être trois jours en prières et en jeûnes sans manger ni boire pendant ce temps-là de sorte que les troupes retournèrent chacune vers son quartier. Julien s'était préparé à l'attaque, mais Dieu voulut qu'il ne branla pas de son poste pour nous poursuivre, comme naturellement il aurait dû le faire. On compte qu'il eût quarante-cinq paroisses de brûlées...
Monsieur le Brigadier Planque, avec quelques bataillons, accompagné du Sieur Viala qui était un misérable apostat, lequel l'Intendant Baville avait fait un de ses subdélégués montèrent dans nos Cévennes pour exécuter les ordres du Maréchal de Montrevel, touchant ceux qui ne s'étaient pas retirés dans les places fermées. Etant arrivés à Saint-André de Valborgne, Monsieur du Fesquet, dont il sera parlé ci-après, le curé du lieu et quelques bourgeois apostats donnèrent une liste au Sieur Planque de ceux qu'il leur plut d'accuser de malversation, de fanatisme – ainsi qu'ils appelaient les inspirés et les autres qui nous favorisaient. Il fit massacrer de la manière la plus barbare vingt-sept ou vingt-huit personnes des deux sexes, jeunes et vieux. Il en fit jeter la plupart, encore vivants, du haut du pont en bas (ordinairement tels autres étaient jetés à la voirie). On remarqua que le bras droit d'un de ceux qu'on jeta dans la rivière demeura toujours hors de l'eau et si raidement tendu qu'on ne put jamais le plier ; ce qui fit dire par les uns, que c'était un signe que Dieu vengerait leur sang. Il se passa encore une chose assez remarquable. Une jeune fille, paysanne, inspirée, âgée de dix-huit ans, d'un hameau appelé Combassous, tout près de Saint-André, son innocence et sa jeunesse ayant ému la compassion d'un soldat, celui-ci pour lui sauver la vie se jeta aux pieds de Monsieur Planque, le suppliant de vouloir donner la vie à cette jeune fille, et qu'il l'épouserait. Planque se laissa toucher aux prières du soldat et lui accorda sa demande, mais comme le soldat avait fait cette démarche de lui-même, ne doutant en aucune façon de l'acquiescement de la jeune paysanne, on fût extrêmement surpris d'entendre ses réponses, lorsqu'on lui déclara la prétendue grâce que le Général venait de lui accorder, avec les conditions. Elle n'hésita pas un instant à leur dire que Jésus-Christ était le cher époux de son âme et puisqu'aujour'hui il lui tendait les bras, son grand désir était de mourir au plus tôt pour sa gloire, afin d'aller jouir de l'immortalité bienheureuse ; que si ses frères et ses sœurs avaient courageusement soufferts le martyre, on ne trouverait point en elle cette lâcheté que la faiblesse de son âge et de son sexe leur pouvait avoir fait présumer. On la mit sur le champ au rang des autres, irrités d'une telle constance qu'ils appelaient d'un nom bien différent de nous.

                                           oOo


… Outre les avertissements particuliers que Dieu nous donnait pour notre conduite, envers nos ennemis dans des occasions importantes, nous étions soigneux de veiller autant qu'il nous était possible sur la leur par rapport à nous. Pour cet effet nous tenions des partis (patrouilles) sur les chemins, qui arrêtaient tous ceux qu'on soupçonnait de porter des dépêches, tellement que nos ennemis ne pouvaient que très difficilement se communiquer. Mon père avait échappé miraculeusement des mains sanguinaires de Julien, était toujours en grande suspicion, d'autant plus que mon frère Pierre, un peu avant le brûlement, était venu nous joindre dans le désert, sur un ordre qu'il en avait eu de l'Esprit par sa propre bouche, l'avertissant en même temps que les ennemis avaient résolu de le faire prendre. On força mon père de suivre Julien dans ses incendies, qui l'envoya porter des lettres au Gouverneur d'Alais, avec telles menaces que sa vie en répondrait si elles n'étaient pas fidèlement rendues ; on en avait puni plusieurs très sévèrement sur le même sujet. Mon père fût arrêté par une partie de la troupe de Rolland qui, ne le connaissant pas personnellement, ouvrirent les lettres et le menèrent devant le nommé Sales qui commandait le détachement. Sales reconnut bien mon père et voulut lui rendre les lettres pour les porter à leur adresse. Mais comme Julien avait assuré mon père qu'il le ferait mourir si telle chose arrivait, il jugea à propos de me venir trouver, et de tenir le désert avec nous. Julien ayant appris par quelque autre voix que ses lettres n'avaient pas été rendues, il envoya ordre au Commandant de Barre de saisir mon père et de le faire fusiller sans rémission.

Ne le pouvant trouver ils foulèrent notre maison par des soldats qu'ils y envoyèrent en plus grand nombre. Et comme on menaçait tous les jours notre maison de pillage et de brûlement, mon père et ma mère firent si bien par moyen de quelques amis qu'ils mirent à couvert une partie de leurs meilleurs effets et vendirent sous main leurs bestiaux. Nonobstant les frayeurs continuelles qu'on donnait à ma pauvre mère qui avait encore avec elle quatre de ses enfants, Dieu lui donna assez de force pour soutenir ces grandes épreuves et malgré les défenses terribles des ennemis et leur vigilance elle ne cessa point de nous communiquer tous les secours possibles par des voix qu'ils ne purent jamais pénétrer, parce qu'elle était dirigée par les inspirations que mon frère Antoine recevait et autres inspirés qui allaient secrètement à la maison.

Dieu permit qu'elle continu de la sorte jusqu'au commencement de mai 1704, qu'elle fut enfin obligée, pour sauver sa vie et celle de ses enfants, de tout abandonner et de se retirer dans le désert avec nous, où elle mourut environ quinze jours après, dans une antre de rocher. Elle eut le contentement, pat la grâce de Dieu, de participer à la Cène du Seigneur six jours avant sa mort, par le ministère du Frère La Valette qui la donna à mille personnes ou environ sur les masures du Temple de Saumane, où comme à l'ordinaire je fus assistant. Ma pauvre mère eut aussi la satisfaction de voir mon père et ses enfants, grands et petits, auprès d'elle qui la servirent jusqu'à son dernier soupir, et l'ensevelîmes auprès de cette caverne. Nos larmes furent enfin essuyées par une inspiration consolante que Dieu en ses infinies compassions nous envoya. Son Esprit vint tout à coup sur moi, dans ce temps que nos âmes étaient des plus affligées pour la considération de la perte que nous venions de faire et la complication de nos malheurs. Ma bouche s'étant enfin ouverte par la vertu du Saint-Esprit, elle prononça ce qui suit :

« Mes enfants, que vos cœurs ne s'affligent plus pour la perte que vous venez de faire, et que vos larmes cessent de couler, car son âme repose dans mon sein, mais pleurez et soyez affligés pour l'affliction et la désolation de mon Eglise ».

Grâces immortelles soient rendues à Dieu de ce qu'en son infinie miséricorde, il lui plut de retirer ma chère mère de cette vallée de misère et de larmes pour l'établir dans son repos éternel, et qu'il fit trouver dans le désert un refuge assuré à mes frères, tandis que nos malheureuses bourgades étaient dans la plus triste désolation dont on ait jamais ouï parler. Les dragons, les soldats, les autres sortes de gens papistes du pays qu'on avait armés contre nous et les miquelets auxquels on avait donné toute licence sur les pauvres protestants, ces gens, dis-je, le splus inhumains du monde, violaient les femmes et les filles et les égorgeaient impitoyablement. Ils massacraient indifféremment les vieillards, les infirmes, les jeunes gens et les enfants à la mamelle, tous ceux qui tombaient sous leurs cruelles mains. Rien n'échappait à leur fureur, ils saccageaient, ils brûlaient, ils exterminaient tout, n'épargnant que ceux qui, suivant l'ordre du Roy, les proclamations de Messieurs les Maréchaux de France et du cruel Intendant Baville, se retiraient dans les villes murées et allaient à la messe. Malgré tout cela il y eût grand nombre de familles qui aimèrent mieux encourir les rigueurs des Ordonnances, abandonner leurs maisons et se retirer dans les déserts avec ce qu'ils pouvaient sauver de leurs familles et de leurs meilleurs effets. Ils habitaient de caverne en caverne, selon qu'on était poursuivis. Les rigueurs des saisons, la disette, ni les autres souffrances ne les étonnaient point ; au contraire ils louaient Dieu avec nous et bénissaient son grand nom de ce qu'il repaissait abondamment leurs âmes de sa divine parole, s'estimant heureux d'être appelés à souffrir quelque chose pour l'amour de lui. Ces pauvres gens cueillaient des fruits de la terre autant qu'ils pouvaient, ils ne s'épargnaient point, et nous faisaient part du peu qu'ils avaient. Comme notre pays est abondant en vin, en châtaigniers, Dieu n'ayant pas permis que l'ennemi l'y touchât, c'était de cela aussi que nous tirions notre subsistance principale...

… Si le pauvre peuple dont je viens de parler nous assistait du peu que Dieu leur faisait trouver dans le désert, nous avions soin d'en faire le semblable. Ce que nous prenions dans le pays papiste, soit grain ou bétail, nous leur amenions. Nous interceptions souvent les convois qu'on envoyait en Bas-Languedoc pour la subsistance des garnisons, tout cela était commun, car nous ne faisions qu'une même famille. J'ai dit que l'ennemi avait détruit les moulins et enterrés les meules et les fours de la campagne ouverte, mais en quelques endroits particuliers, de nos amis les avaient prévenus ; ils avaient démonté les moulins et enterré les meules, et lorsque nous avions du grain pour moudre, dans quelques heures de temps on avait remonté les moulins, qu'on remettait dans leur cache comme auparavant. Les ennemis n'avaient pas touché aux chaussées ni aux écluses parce que, d'ailleurs, les eaux servaient à arroser les prés. Il y avait des fours qu'on n'avait fait que crever ; nous avions des maçons parmi nous qui les avaient bientôt mis en état de servir, et lorsque nous savions que des troupes devaient passer de ce côté-là nous remettions les fours dans l'état qu'eux les avaient laissés. Par ces moyens-là nous avions souvent du pain, outre ce que nous recevions de la part de ceux qui n'avaient pas été brûlés dans d'autres diocèses...

… Le chef Rolland étant avec sa troupe, l'Esprit du Seigneur vint sur lui avec ses signes et paroles prophétiques. Il dit qu'il ne resterait qu'un petit nombre d'entre eux, de six parties l'une, et qu'ils seraient dispersés, que les ennemis chanteraient victoire, croyant avoir mis fin à tout, mais que le temps viendrait que Dieu enverrait un petit nombre de serviteurs, mais bien choisis, qui viendraient d'un pays éloigné et qu'eux, et les autres que Dieu susciterait avec le résidu, feraient choses grandes et merveilleuses, que tout plierait devant eux et qu'ils se répandraient sur toute la France...

Etant dans un champ près du château de Marouls avec notre troupe qui était de quatre-vingt hommes ou environ, je fus saisi de l'Esprit qui nous déclara par ma bouche que de tous ceux qui étaient là présents, ils ne resteraient pas cinq qui vissent la délivrance.



NOTES :


1Relation, au sens ancien, ici employé au sens de relater. Abraham Mazel donne la définition suivante : « Ce fut après la mort de Poul que l'on commença à nous appeler Camisards. Je ne sais si
c'est parce que nous donnions souvent la camisade (attaque de nuit) qu'on nous donna cet épithète, ou parce que d'ordinaire nous nous battions en chemise ou en camisole. On nous appelait aussi « fanatiques » à cause de nos inspirations ». L'inspiration était bien entendu divine : « Tout à coup on entendit sonner l'alarme et crier : « Aux armes, aux armes ! ». Cela venait, comme nous le sûmes ensuite, premièrement de ceci : on s'aperçut que nos gens ne blasphémaient pas le saint nom de Dieu, comme font presque à tout moment les gens de guerre ce qui est même fort ordinaire à la jeunesse de notre pays, sans être enrôlés, mais au lieu des jurements qui servent pour l'ordinaire à affermir, et qui marquent de la passion, on leur entendait dire : « J'adore Dieu », « j'aime Dieu » et autres semblables expressions, que nos gens employaient en guise de serment ».
2Soumis aveuglément au pape, terme péjoratif utilisé contre les catholiques par les protestants du 17 et 18 e siècle.
3Le traité de Ryswick, ville des Pays-Bas, est signé en juillet et octobre 1697, entre les puissances européennes et la France, traité humiliant pour Louis XIV qui perd des colonies avec la fin de la guerre de Cent ans.
4Sous l'Ancien régime, le terme de sieur pouvait être un terme honorifique synonyme de seigneur, mais aussi péjoratif (sans le préfixe mon) comme cela semble être le cas de la part de nos parpaillots révoltés contre le « papisme ».

vendredi 12 janvier 2018

LE TERRORISME EST-IL UN SUBSTITUT A LA GUERRE MONDIALE DEPUIS 60 ANS ?



« Plus de trente ans plus tard, l'illusion d'un peuple algérien homogène et le silence fait sur la participation de chrétiens à la révolution algérienne auront sans doute rendu plus faciles les meurtres de chrétiens des années quatre-vingt-dix ». Mohammed Harbi (Mémoires)

« L'Algérie nous a trahis ». Houria Boutelja

Le terrorisme est devenu un casse-tête chinois. On peut partager la vision apocalyptique du CCI sur la possibilité d'une nouvelle guerre mondiale Armaguedon1 . La presse bourgeoise se fait l'écho d'ailleurs ponctuellement de ce « souci » universel chez tout honnête homme : « Nos dirigeants sont-ils des « somnambules » qui nous conduiraient en 2017 à une troisième guerre mondiale, en reprenant le concept de l'historien australien Christopher Clark pour les mois précédant 1914-1918 ? Vraisemblablement pas. Certes l'ONU, comme la SDN en son temps, a montré son incapacité à arrêter les conflits militaires qui tourmentent - et tourmenteront en 2017 - la planète.
Certes, rarement depuis soixante-dix ans le monde n'a donné l'impression d'être au bord du précipice. Le concept d'une guerre mondiale contre le terrorisme a même fleuri »2.

Curieuse époque, tout se passe comme si on devait endurer perpétuellement de vraies guerres locales plus ou moins lointaines, en Syrie, en Ukraine, et se sentir menacé dans les zones privilégiées des pays riches par une menace inopinée, obscure, aléatoire et visant le moindre passant3. Ce qu'en d'autres temps on eût nommé menace devient terreur diffuse ou terreur indirecte. Si on laisse de côté la théorie du complot d'un conclave de généraux préparant dûment la guerre mondiale et qu'on conserve l'analyse de base marxiste que deux guerres mondiales n'ont pas été le simple produit d'un attentat dérisoire, celui de Sarajevo (comparé à ceux qu'on subit de nos jours) ni du maléfique Hitler, mais bien l'hypothèse de la marche à l'abîme intrinsèque à un mode de production capitaliste en décadence, dirigé par un personnel politique « somnambule », qui ne peut plus se perpétrer que par des magouilles financières, d'incessantes guerres locales et les diverses formes de terrorismes qui fondent l'économie prédatrice, on peut se poser la question : le terrorisme n'aura-t-il été depuis 60 ans qu'un substitut à la guerre mondiale ou un long épisode de préparation à la future ?

Le terrorisme mène à tout à condition de s'en servir. Comme la gabelle écologique , on a même créé une taxe anti-terroriste4. Il est une affaire fructueuse dans l'édition. Des rayons entiers de supermarché vous offrent les mille et une interprétations du phénomène, au point de tenir la dragée haute à la presse pipole. Mon choix de consommateur s'est arrêté sur l'ouvrage de Frédéric Charpier parce que le quatrième de couv promettait de démarrer l'analyse du phénomène depuis la phase de décolonisation d'après guerre. Quel lien pouvait-il y avoir avec les attentats des « libérateurs nationaux », qu'on pouvait rationnellement et même marxistement comprendre, même si on désapprouvait, et un cycle actuel de crimes au nom d'Allah5. Par devers le propos sensationnaliste de l'auteur, une propension à en rester au niveau de l'investigation policière et aux biographies des terroristes islaminguants, son enquête approfondit – si on prend du recul – la nature gangstériste du capital décadent. Marx avait bien démontré le gangstérisme originel du capitalisme par l'extorsion de la plus-value, mais il ne pouvait encore soupçonner en son temps le degré de vilenie à laquelle sombrerait le marché capitaliste pour sa survie plusieurs décennies plus tard. Ce brigandage, Lénine l'a bien dénoncé en succédant à Marx6. Voilà une preuve de plus de la décadence du capitalisme, une révélation propre à interloquer même l'orthodoxe Robin Goodfellow : toute négociation industrielle d'ampleur passe nécessairement par l'intermédiaire terroriste. Le concept de nécessaire obsolescence programmée de la marchandise a été inventé lors de la crise de 1929 pour vanter la pérennité du capital ; l'obsolescence programmée des produits est devenue si contre-productive et comparable à l'obsolescence du capital que celui-ci la remet en cause pour vanter la « robustesse » de ses nouveaux produits (portables, imprimantes, etc.), gages de... longévité de la société marchande qui ne se résout pourtant pas à l'obsolescence de la guerre pour l'humanité.

J'ai en même temps procédé à une relecture parallèle du bel ouvrage de Mohammed Harbi, pour séparer le bon grain de l'ivraie et montrer que l'islam menteur connaît une utilisation à éclipses et que tout ne dépend pas des grandes puissances ni de leurs rivalités7.

LE TERRORISME UNE HISTOIRE POLICIERE ou d'abord terrain des rivalités inter-impérialistes ?

Le titre de Charpier est mauvais. Qui lutte ou plutôt qui est chargé de lutter contre le terrorisme. Moi, citoyen lambda, possible victime anonyme ou spectateur affligé ? Par ma capacité de délation de tout individu dangereux que j'apercevrais porteur d'une kalach et d'un sac de bombes ? Par mon vote à un candidat politicien plus « sécuritaire » que les autres ? Par ma suggestibilité à l'idéologie de « protection nationale » ? « 60 ans de lutte AVEC le terrorisme » eût été plus indiqué, n'est-ce pas messieurs les fabricants de modes idéologiques ? Ce que je craignais se vérifie en début d'ouvrage, Charpier a trouvé le filon : l'islam délétère qui explique tout « axe du mal » aux époques successives : « Premier enseignement des archives, l'islam a servi de ciment à la révolution algérienne ». C'est faux. La démonstration qui suit est typique du caméléonisme trotskien ; hier il eût fait porter le chapeau au seul courant stalinien, aujourd'hui il inverse les données citant un ouléma bigot et réduisant un mouvement qui allait enchanter le tiers-monde et les marxistes fêlés du monde entier et les versets du Coran qu'utilisa le premier « guide » Messali Hadj dans sa propagande pour l'indépendance. Le parti de Hadj « passe plutôt pour une secte politico-religieuse dont les accointances avec les grands centres internationaux de l'islam sont indéniables » (p.25). Idem avec les origines du FLN : « Ce n'est pas sans raison que ceux-ci se dénommèrent Moujahidine, les « combattants de la foi » (fait avec le mot « Djihad »). C'est l'islam qui a conduit leurs pas. Leur cri de guerre était Allah Akbar ». Problème c'est que c'est la version de Ferhat Abbas, éphémère président, écarté après les incessantes bagarres entre caïds militaires, pas du tout concerné par Allah mais par la lutte pour le pouvoir ; surtout les « libérateurs » de la dernière heure, les « marsiens » quand Mohammed Harbi nous décrit la réaction de la classe ouvrière algérienne juste après la « libération », pleine d'exactions et de crimes horribles : « Reste que, dès cette époque, les « libérateurs » n'avaient pas tous bonne presse. Un mois après l'indépendance, les rapports entre eux et la population s'étaient déjà dégradés dans certaines régions. C'est que les algériens voyaient qu'ils n'avaient ni le travail ni la sécurité, ni la liberté, mais une censure des mœurs (la hisba) brutale, les tracasseries aux barrages routiers. Les privilèges des hommes en armes sur les gens ordinaires s'imposaient au regard de tout observateur » (p.366).
Allah et Akbar étaient très loin du souci de la classe ouvrière du pays « libéré » ! Ce que se garde de rappeler cet admirateur des collabos « porteurs de valises »8, comme d'insister sur le rôle des services secrets « soviétiques » et « chinois ». Il nous égare dans l'enquête policière romancée pour nous sortir des stéréotypes du genre : « Durant la guerre d'Algérie, le FLN bénéficie d'un soutien internationale considérable. Ses liens avec des pays étrangers ou des organisations internationales sont une préoccupation constante des services antiterroristes ». Il se place résolument du point de vue de la « conscience policière » pas depuis un positionnement politique hors système des artefacts policiers. Il y a des « centres d'instruction en Chine ou en Tchécoslovaquie » où l'on ne chante pas allahou akbar. Idem sur les tarmacs « soviétiques » où sont entraînés, sur MIG-15, des pilotes algériens.
La terreur militaire contre la classe ouvrière algérienne en France que décrit Mohammed Harbi en Alagrie n'est pas prise en compte par Charpier, qui nous évoque sans état d'âme « l'impôt révolutionnaire », pourtant « le plus souvent sous la contrainte », pour alimenter des banques en Suisse, pays pourtant mécréant. On passe de longues pages sur les mystères des enquêtes policières, dont on se fout royalement, pour tomber sur un autre cliché inodore : le trafic d'armes : « Les pays du Moyen-Orient ont été les premiers fournisseurs d'armes du FLN, plus particulièrement l'Egypte, la Syrie et l'Irak9. A partir de 1957, la cause arabo-musulmane élargit ses soutiens en raison de la guerre froide et de l'aide aux mouvements de décolonisation : le FLN reçoit désormais des armes de Tchécoslovaquie, de RFA, d'Espagne, d'Italie, de Turquie ou encore et surtout de yougoslavie ». Aucune analyse politique ni géostratégique ne suit. Les fournisseurs d'armes ont-ils pour motivation une généreuse aide aux gentils « mouvements de décolonisation » ? Quelle grande puissance autorise un tel commerce (partagé) ? En quoi la production d'armes à outrance est-elle nécessaire à la survie du capital et au partage des richesses du monde ?
Les héros du roman de Charpier sont des policiers, bons ou mauvais enquêteurs à la poursuite des terroristes masqués. On nomme en passant les lieux où ils sont formés, par exemple à Leipzig « un centre de formation politique et militaire », mais aucune réflexion sur le fait que la RDA est inféodée à l'impérialisme russe et ne forme pas pour la beauté des « mouvements de décolonisation ». Voici un autre stéréotype généraliste, accessoire, dans la bouche d'un collabo des policiers : « Non, si la guerre continue, selon l'informateur du SDECE, c'est qu'une coalition hétérogène et puissante combat pour l'éviction de la France d'Algérie. Cette coalition s'est forgée après la découverte de richesses immenses en pétrole et gaz naturel qui « a bouleversé les données du problème algérien ». C'est faux. Le pétrole est l'argument passe-partout de tout sectaire gauchiste. La vérité dont ne se rendent compte ni Charpier ni Harbi, c'est surtout que la puissance américaine mène la danse. C'est Kenndy qui est obligé de venir à Paris pour dire à De Gaulle que la France est priée de déménager fissa d'Algérie, et que, mêmes éloignés, les Etats-Unis contrôlent et surveillent toujours la situation en Algérie aujourd'hui. Mais Charpier nous livre une remarque fondamentale, mais qu'il est incapable de développer comme toujours (ce n'est qu'un journaliste), et qui est fondamentale pour notre propos ici pour la compréhension d'une « si longue utilité du terrorisme » :

« Quelle que soit l'horreur des crimes commis par les terroristes, les Etats finissent par accepter de négocier avec les organisations politico-criminelles » (p.56)10

Au lieu donc de nous resituer les différentes phases d'une histoire des terrorismes, Charpier vient nous conter la fable des « foyers islamiques » avec « bases terroristes » dans tel ou tel pays lointain. Au lieu de montrer à chaque époque le jeu des impérialismes, on invite le lecteur idiot à croire aux seules petites révélations policières et à se sustenter de l'islamisme comme cause principale du terrorisme et donc à la bonté de la police démocratique sanctifiée dans son rôle de pompier anti-terroriste. De l'indépendance algérienne on saute, vingt ans plus tard dans la « révolution islamique » en Iran, en oubliant de mentionner qu'elle a été possible par la courte utilisation de la révolte du prolétariat iranien, blousé ensuite par la camarilla des bigots chiites. Charpier montre en passant, sans s'y attarder, que les attentats de Beyrouth (1983, 58 paras français tués), de la rue des Rosiers, sont une réaction à la vente d'armes à l'Irak et de l'invasion israélienne du Liban. N'est pas évoqué à cet endroit l'attentat contre Tati Montparnasse parce que Chirac avait refusé de rétrocéder aux mollahs l'argent versé par le Chah avant sa chute en 1979, pour des avions jamais livrés. Une analyse de ces transactions gangstéristes et louches eût été plus éclairantes sur la marche du capital que ce retour systématique à la picrocholine enquête policière digne de n'importe quel nanar du Fleuve noir.
On rit (jaune) parfois des citations fournies des « lutteurs » contre le terrorisme. Mitterrand promet une « guerre implacable » au terrorisme. Son valet, Mauroy, au moment des fameux accords (surtout antiterroristes et anti grandes puissances) de Schenghen, fait un curieux lapsus : « Le terrorisme est un crime qui dispose de moyens de guerre » (p.61).

LE TERRORISME UNE THEORIE REVOLUTIONNAIRE POUR L'EMANCIPATION DES PEUPLES ?

S'il existe une continuité réelle depuis les époques de libérations nationales invraisemblables, ce n'est pas l'islam, ni simplement les maquillages inter-impérialistes, c'est bien le soutien récurrent des factions de l'extrême gauche de la bourgeoisie. Clairement avec les sous produits du gauchisme et du stalinisme décomposés, les Baader et Rouillan, plus filandreux et hypocrite par toutes les chapelles qui se revendiquent d'un trotskisme modernisé. A la fin des années 1960, les fondateurs du mouvement maximaliste marxiste disaient fort justement « ils choisissent toujours un camp pourvu que le sang coule », le pouvoir n'était-il pas « au bout du fusil » du vietnamien de base ? Pendant la guerre pour la libération de l'Algérie, les trotskiens Pablo (Michel Raptis) et autres ont porté des valises d'armes, comme le rappelle Harbi, mais aussi un projet de fabrication de fausse monnaie (p.349). Comme en 1945, où ils avaient choisi le camp américano-russe, ils se tenaient prêts à soutenir même la Russie et ses satellites.
Charpier nous regroupe pêle-mêle, les Georges Ibrahim Abdallah, chef de « fractions armées révolutionnaires libanaises », Frédéric Oriach « animateur de la branche internationaliste d'Action Direct et ex-dirigeant des NAPAP « noyaux armés pour l'autonomie prolétarienne ». Il nous apprend que Abdallah était en contact avec les Brigades rouges. Ces corrélations sont vicieuses en réalité, tous les terrorismes ne se mélangent pas. Pas les mêmes mœurs. Quand la bande à Baader va s'entraîner dans un camp au Liban ou en Palestine, ils se rendent compte que leurs nanas ne peuvent pas bronzer à poil sur les toits, cela ne se fait pas en terre musulmane ! Même plus ou moins financés par le bloc russe, les terroristes politiques des années de plomb professaient un avenir débarrassé du capitalisme grâce à l'activation de leurs bombes pas le règne mortifère d'Allah ni une libération « nationale ». Indépendamment de la connivence ou du soutien virtuel de tous les naïfs gauchistes à tout ce qui bouge ou qui est foncièrement anti-impérialiste, le terrorisme participe bien de la realpolitik, comme le sous-titre Charpier (p.79) ; ce passage est plus intéressant avec l'affaire Gordji. C'est l'époque des « Etats-voyous », où même le CCI développe une analyse de « la force du faible » : « L'Iran n'est d'ailleurs pas le seul Etat terroriste – on parle alors de rogue state, d'  « Etat voyou » - avec lequel la France a maille à partir : à la fin des années 1980, le colonel Khadafi, qui porte haut les valeurs de l'islam, lui reproche de chasser sur ses terres et d'empiéter au Tchad sur sa zone d'influence ». Ce n'est pas tout à fait vrai, avec son train de vie, ses amazones sapées comme des militaires hommes et ses pitreries populistes on ne peut pas dire que Khadafi porte haut les valeurs de l'islam, mais Charpier tient à son gimmick. Et l'islamisation, vingt ans avant, dans le courant des libérations nationales a toujours été combattue par une partie des soldats-militants : « Contrairement aux étudiants des universités françaises, ceux du Moyen-Orient, qui n'avaient pas de gages à donner sur leur identité, optaient sur le plan linguistique pour le choix de l'arabe comme langue officielle en rejetant toute formulation qui aboutirait à l'amalgame entre islamisation et arabisation (…) d'autres : « voulaient une laïcisation du politique, l'islam n'étant à leurs yeux qu'une arme pour renforcer la résistance morale du peuple contre les menaces du communisme » (Harbi, p.326-327).

On saute dix ans après dans ce qu'il nomme « la génération GIA », qui a tant ensanglanté et meurtri l'Algérie. Génération (?), terme trop sympa et philo-gauchiste pour désigner des tueurs, certes souvent jeunes, qui n'auraient été - « anciens alliés de l'Occident face à la menace soviétique » - que des produits :  « de l'effondrement de l'URSS (…) du racisme, de la ségrégation sociale, de la misère et de la pauvreté » (p.89). Cet « islamisme armé » serait un héritier « du temps de la décolonisation (où) se sont forgées les formes modernes du terrorisme » !? Dans le FLN l'islamisme n'était qu'une frange.
Pas vraiment à une époque, avant et pendant, où la classe ouvrière algérienne a subi tant d'exactions et nullement admiré le terrorisme : « La démagogie, la recherche d'une clientèle et l'absence d'esprit de responsabilité ont, sans aucun doute, favorisé les excès effroyables qui ont marqué cette période : des dizaines de milliers d'hommes, harkis et autres supplétifs de l'armée française, ou soupçonnés de l'être, furent assassinés, souvent avec sauvagerie par des « marsiens » qui cherchaient par ces actions criminelles à s'inscrire, à retardement, dans le camp des vainqueurs » (Harbi, p.366).

Il est notoire que c'est bien le pouvoir militaire qui, durant les années 1970, favorise, avec l'arabisation, l'implantation d'un islam archi-arriéré quand l'épopée de la guerre d'indépendance s'effiloche, vu la réalité sociale miséreuse pour de larges couches de la population (je l'avais vérifié sur place en 1980). La charte du pouvoir militaire avait institué l'islam religion d'Etat en 1976.
Charpier ne développe pas comment le Front islamique du salut s'est d'abord imposé par un détournement du mécontentement de la classe ouvrière lors de grèves impulsées en 1991 par le syndicat islamique du travail. Il n'explique vraiment ni le développement du GIA ni ses financements et nous fait retomber dans les méandres des enquêtes policières et les rodéos du GIGN au lieu de poursuivre une réflexion politique sur tenants et aboutissants. Décide, au cours des années
Il faut patienter jusqu'à cinquante pages plus loin pour retrouver un brin d'analyse géo-politique où on apprend que toutes les ONG sont des armes de guerre : « Ben Laden entretient lui-même des liens étroits avec Alija Izetbegovic pour lequel il a créé de nombreuses ONG qui servent de « bureaux d'embauche » pour les islamistes souhaitant combattre en Bosnie (…) Au cœur de l'Europe, environ 4000 moudjahidin combattent à ses côtés, encadrés par des forces spéciales iraniennes (…) Bill Clinton et son vice-président Al Gore en font leurs poulains. Face aux russes et à leurs frères slaves de Serbie, les Etats-Unis jouent la carte bosniaque. Al Gore plaide pour la levée de l'embargo sur les ventes d'armes à destination des musulmans des Balkans (…) Washington décide, au cours des années 1994 et 1995, de fermer les yeux sur les livraisons clandestines, notamment celles de Téhéran, et avec la même discrétion, il encourage d'anciens des forces spéciales nord-américaines à apporter aux SR bosniaques leur savoir-faire ». L'Arabie Saoudite aide aussi « les frères » par l'intermédiaire de l'organisation de secours islamique internationale (l'IIRO). Les « musulmans internationalistes » se ruent contre les lignes serbes au cri bien connu, mais Charpier ne se livre à aucun commentaire politique sur le soutien de la grande puissance, et laisse ainsi croire que le fil conducteur de la guerre reste l'islam. Les bandits djihadistes « grouillent toujours dans les Balkans » et se font de l'argent « en exploitant le marché de la charia ».
L'épopée sinistre des « nouveaux djihadistes » après l'an 2000 n'est présentée là encore que comme une longue quête policière où on ne retombe sur l'analyse géostratégique des terroristes (sur commande) qu'en page 226, où il leur faut contrer la France qui possède de l'uranium au Niger, sans étayer qui commande quoi derrière, en restant focalisé sur les cinglés exécutants des crimes de ces « organisations politico-criminelles », mais en glissant en fin de chapitre que face au terrorisme (mais pas à ses concurrents masqués qui se servent des attentats) « le Pentagone a déployé ces dernières années des bases militaires plus ou moins secrètes ».

La dernière partie, qui traite factuellement et chronologiquement, des derniers attentats en France contre Charlie, au Bataclan et à Nice, constitue certes un bon résumé (à garder pour ne pas oublier) mais n'explique rien et nous laisse pantois avec cet autre cliché « relevant davantage de la psychiatrie que de la politique », et le dénouement de ces affaires a été dû au « hasard ». Tout ça pour ça ! Et sans avoir prouvé une continuité islamique en 60 ans dans la périodicité des attentats, Charpier se fout de son lecteur en conclusion en mettant sur le même plan les exécutions extra-judiciaires pendant la bataille d'Alger et les escadrons de la mort en Amérique latine dans les années 1960 ! Et enfin ce truisme flicard : « La lutte antiterroriste incombe à des techniciens chevronnés ».
Les mêmes qui ont été incapables de défendre Charlie, le Bataclan et la promenade de Nice?

Une secte irait plutôt dans le sens de donner à l'islamisme un rôle central qui n'est que de surface. Je les nommes : les indigents de la République.

LE TERRORISME ET LA TAQYA

Le terrorisme, on l'aura compris ici, est une arme de recrutement de guerre, outre mesure médiatisé. Il n'est pas plus difficile à comprendre que le patriotisme. Il contient la même religiosité, qu'elle soit catho ou musulmane mais lié à l'époque moderne au désoeuvrement. Déjà dans les années 1970 nous pouvions identifier l'engagement pour la Palestine à son juste niveau. Dans les camps de réfugiés, comme aujourd'hui, au type sans abri ni travail on pouvait tendre une mitraillette : tiens voilà du travail et tu auras ta pitance ! Bouteldja applaudit sans conteste le terrorisme islamique, en le cachant soigneusement avec la maïeutique lourdingue de la taqya. Ce soit disant art de la duperie, est plutôt un produit de l'aliénation actuelle que l'art des troubadours arabes. Le système de domination capitaliste dupant en permanence et sachant qu'on sait qu'il nous dupe, s'étonne quand les enfants des banlieues éclatent de joie en 2001 alors qu'il y a trois mille morts dans les twins. Ce n'est pas la faute à l'islam ni aux zéros terroristes, mais une façon, certes maladroite, bête et inconsciente, de dire merde à ce système puisqu'on les considère comme des zéros, bêtes et inconscients.

La Palestine a remplacé l'Algérie de 1960 dans l'idéologie d'embrigadement des masses arabes et africaines. On pouvait comprendre l'illusion de l'indépendance de l'Algérie à cette époque dans une phase nécessaire, bien que pourrie et excluant tout développement du capitalisme moderne dans les colonies, et encore moins après décolonisation. La libération de la Palestine n'est pas seulement une caricature mais une impossibilité et une imagerie de plus pour concrétiser le besoin fumigène d'Allah akbar pour les braves soldats suicidaires.

La question à se poser non seulement pour chercher à s'expliquer la série de meurtres dit islamistes en France, n'est pas de chercher à tout prix des commanditaires (qui complote ou planifie, sachant que des complots existent bel et bien dans tous les domaines mais dont nous ne savons rien pas plus que Charpier) mais de reprendre cette notion de somnanbulisme que nous avons évoquée en introduction pour expliquer les impulsions du capital vers les guerres mondiales. Ce système, reconnu tardivement comme « mondialisé » produits de belles inventions techniques, génère des progrès épatants en médecine mais encore plus de phénomènes nuisibles et destructeurs pour l'humanité qu'Allah ne m'a pas chargé de lister ici. Ce système gangstériste se nourrit de toutes les arriérations au nom de la multiculturalité, diversité et poils au nez. Il a besoin des meilleurs simplismes pour gouverner mais surtout d'idéologies pour ridiculiser toute espérance de « changer le monde ». La chose est pourtant simple à comprendre. Prenez n'importe quel tyran dans l'histoire, tant qu'il ne peut obtenir satisfaction il terrorise ses sujets ou ses subordonnés, mais en prenant soin qu'ils ne puissent éventuellement se regrouper pour lui faire face.
Compartimenter les inquiétudes est une réelle réussite de ce capitalisme pas si somnanbule qu'on pourrait le croire. Les cibles désignées par le nouveau terrorisme pour tuer dans les églises, mosquées, cimetières, ou écoles, s'attaquent à la vie en société, à l'espèce humaine sans défense comme pour lui faire croire qu'il n'existe pas d'autre destin que la soumission ou le sacrifice au dieu fictif. L'ancien terrorisme s'en prenait aux symboles de l'Etat pas à la population lambda, ou alors par dommage collatéral. On peut encore comprendre que des jeunes exclus s'en prennent systématiquement aux flics qui ne sont pourtant pas les hauts responsables de l'Etat bourgeois, moins les pompiers.
On peut comprendre aussi qu'au bout de soixante ans d'absence de règlement de compte au niveau mondial, la débilité mentale tienne lieu de raisonnement, comme nous y invite Houria Bouteldja dans son livret compartiment de chemin de fer et ghetto de la pensée : « Les blancs, les juifs et nous » ; « nous » c'est les arabes, et le sous-titre aurait dû être « Vers une politique de la haine révolutionnaire » :
« Je voudrais ici remercier trois grands fous que dieu a eu la bonté de mettre sur mon chemin (…) J'entends par « fous » des militants radicaux qui agissent par idéal, sans trop réfléchir aux conséquences de leurs actes, qui prennent des risques, sans trop se préoccuper de leur intérêt immédiat, et qui rendent la vie plus légère parce qu'avec eux, militer c'est aussi rigoler ».

La même auteure écrit laconiquement « Des bombes explosent dans le métro » et ajoute froidement : « immédiatement la bonne conscience fait son oeuvre » (…) c'est le cri du cœur des démocrates. L'union sacrée » (…) ils sont tous Charlie. Ils sont tous blancs ».

De tout temps des gens se sont rassasiés du spectacle des meurtres, des pendaisons, des rivières de sang. C'était la jouissance de la vengeance du pauvre, le plaisir solitaire du plouc, l'orgasme de la vieille femme délaissée. Le brouet de Bouteldja est du même ordre : vengeance contre « les blancs », ces salauds de colonialistes, racistes et assassins. Sartre est un petit blanc sympa quand il dit que c'est bien de tuer un homme blanc puis un salaud à zigouiller quand il meurt sioniste. Tissu de phrases lapidaires, d'insultes sophistiquées, de haine récurrente et névrotique, cette compilation indigeste est pénible à lire dans son incohérence mais se ridiculise elle-même en invoquant l'amour, certes un amour qui a « un prix », qu'il faut payer avec les contours fantasques du moi décolonial « le Nous de l'amour révolutionnaire ». Le pensum haineux, bourré de mensonges, d'inepties11, d'approximations, de citations qui tiennent lieu d'absence de pensée propre, n'a pas été écrit seulement à Sainte Anne12, mais sur un cahier d'écolière de quinze ans d'âge mental en manque de repère et de père plein d'humour : « J'appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race, à l'Algérie, à l'islam ». La pauvre fille n'appartient à rien du tout, même pas à elle-même. Il dit sans cesse tout et son contraire, elle invoque « notre moi collectif », comme n'importe quelle féministe demeurée, mais son livre est envahi par son « je », tout en disant p.131 « que dieu nous préserve du mot je » !!!

On comprend qu'elle ait roulé ses lecteurs gauchistes et trotskistes, faisant référence à ses origines « ouvrières » (un des axes de la propagande du GIA et du NSDAP). Ouvriers et immigrés : « ça suffit pour faire de nous des acteurs majeurs de l'histoire et du présent de la France ». L'immigré stade suprême de l'apologie du terrorisme et de la ghettoïsation des « géniaux » enfants décolonisés arabes (certes blancs) et noirs (vraiment noirs?)13. Etre fille d'ouvrier immigré ne vaut pas une médaille ni n'est une garantie d'intelligence. A moins que la demoiselle s'adresse à une clientèle néo-stalinienne et ouvriériste (si si il y en a encore!), sans oublier tous les neuneus qui ont acheté le livre et seront incapable de le lire, plus d'ailleurs par lassitude pour le ton employé, lassant et la médiocrité de l'argumentaire saccadé.
La fable des cicatrices du temps « béni » des colonies qui saigne toujours est à la base de cette compil haineuse des « blancs » (catégorie indifférenciée donc raciste et anti-ouvrière). Or, à la fois le désenchantement du prolétariat en Algérie depuis près de 60 ans et la révolte discontinue des masses paupérisées fichent en l'air cette fixette névrotique sur le caractère racial de catégories de la population. La dérive des vrais problèmes sociaux et politiques sur cette haine du blanc indifférencié et du juif traité à la manière taqiya (t'es pourri mais on t'aime quand même) où « l'indigène oppose sa propre rationalité », fait pitié. Ce raisonnement de banlieue stalinienne tente de remplacer le culte de l'ouvrier Stakhanov par le culte suprême de Mohammed ce bon croyant est un guide et un « homme politique qui s'ignore » : « … l'immigré a l'expérience du prolo blanc. Il le connaît. Il sait comment il a été livré, désarmé, privé de Dieu, du communisme et de tout horizon social, au grand capital ». Presque du Marchais dans le texte avec des remugles d'anarchisme primaire et d'écologie primitive. On promet la bienvenue « aux autres utopies de libération, d'où qu'elles viennent (sic) spirituelles ou politiques, religieuses, agnostiques ou culturelles » ; puis paf au moment du camp d'été décolonial, exit « les blancs » et « les autres utopies » comme à un vulgaire camp d'été moscoutaire ou un stage camping de LO.

La pauvre Houria a fait reposer tout ce prêchi-prêcha sur le sable d'une libération morte et enterrée, qui n'est surtout plus référentielle même pour l'ouvrier migrant, qui se nomma libération nationale en Algérie sur des milliers de cadavres et la dictature des généraux en compétition pendant des décennies non pour Allah mais pour le pouvoir capitaliste. Elle est minable avec son injonction finale à crier soir et matin Allahou akbar, comme cet autre secte radote Haré Krishna en tant que décervelage quotidien. Avec sa fabrique de la kesta préparée « clandestinement », « au péril de leur vie », par les grands-mères qui « ravitaillaient les combattants de l'indépendance », Houria reste dans l'arrière cuisine des commères de l'histoire. Son « Nous de la majorité (?) décoloniale », de la « diversité de nos croyances » n'est même pas une utopie mais une blague imbécile qui termine par ce non-sens, pervers typique de la taqya narcissique : « Le Nous d'une politique de l'amour qui ne sera jamais une politique du coeur ». Du cynisme inconscient certes et de l'amour de l'humanité point.

Quant à la première question que j'avais posé en tête de cet article, je réponds comme les enfants : les deux ! Et oui au titre.




NOTES



1https://fr.internationalism.org/icconline/201801/9644/capitalisme-menace-lhumanite-dun-avenir-apocalyptique
2Les Echos, https://www.lesechos.fr/18/11/2016/LesEchos/22321-031-ECH_1---une-troisieme-guerre-mondiale-peut-elle-eclater--.htm#
3« La guerre actuelle est la première vraie guerre mondiale. Elle menace en permanence chaque homme, femme, enfant, vieillard, où qu’il se trouve, et sanctionne son athéisme, son christianisme, son judaïsme, son apostasie réelle ou supposée, son engagement dans les forces de l’ordre ou dans les ordres, en fait tout et rien, ce qui est le propre de l’acte destiné à semer la terreur ». cf. Catherine Rouvier (Causeur, 4 juin 2017). Le nombre de morts liés à cette « guerre mondiale » opaque « contre le terrorisme est en réalité effrayant ajouté à celui des attentats en zones « impérialistes » : https://humanite.fr/la-guerre-mondiale-contre-le-terrorisme-tue-au-moins-13-million-de-civils-572310 (1,3 pas 13). Précisons que le journal du parti troglodyte ne peut plus que citer des « autorités indépendantes » pour ce type de chiffrage, car, s'il lui faut prendre position, comme les gauchistes l'anti-impérialisme généraliste leur sert de cache-sexe pour soutenir tel ou tel clan militaire des rackets régionaux folkloriques.
4Au mois de décembre dernier, en France, commerçants et artisans ont été obligés de payer une taxe de 250 euros tout en signant une charte indiquant qu'ils s'engageaient à ne pas utiliser leurs bénéfices à venir pour financer le terrorisme ! A régler sous quinzaine, sous peine de représailles fiscales.
5Je connaissais la méthode de travail journalistique de Charpier, très superficiel cet ancien trotskien de la LCR, comme je l'avais noté en 2002 dans mes « trotskiens », pour son histoire du trotskisme.
6Il qualifia la Société des nations de « caverne de brigands », et cela la bourgeoisie ne le lui pardonne toujours pas, comme on le verra dans notre prochain article sur le faussaire Courtois et divers affidés acharnés contre le « tyran du Kremlin ». Je pense même que je laisserai Lénine répondre lui-même.
7Mohammed Harbi « Une vie debout, mémoires politiques » (La découverte, 2002). J'ai gardé de l'époque un article élogieux de Gilles Meynier, dans Le Monde : « L'ego-histoire de Mohammed Harbi » : « Etre en même temps algérien pétri d'algérianité, citoyen du monde et internationaliste, était une offense aux replis obscurantistes qui s'annonçaient ». Harbi dénonce déjà les dérives de « l'Etat libéré », le poids des obscurantistes islamiques. On attend toujours le tome II, sachant que, malheureusement Mohammed Harbi, le si clairvoyant politique, est devenu aveugle. Son fils reste toujours lui un élément révolutionnaire très estimé dans le courant maximaliste.
8Le rôle des porteurs de valise n'est pas si glorieux que le vante le mémorialisme gauchiste. Le transport d'argent et d'armes pour les tueurs de pioupious français n'aurait pas fait l'objet d'un culte « libérateur du colonialisme » si les généraux avaient pris le pouvoir en 1958. Les porteurs de valise auraient pris une balle dans la nuque comme Curiel. Et vu ce qu'est devenue la situation de la classe ouvrière et des classes pauvres en Algérie, les porteurs de valise n'ont pas à être fiers.
9Charpier ne nous dit pas quelle grande puissance pilote alors des pays artificiellement créés par l'impérialisme britanniques tels que les jumeaux Syrie et Irak.
10Cela dit... entre organisations politico-criminelles, les Etats occidentaux perpétrant aux-mêmes des guerres à distance pour préserver leurs intérêts néo-coloniaux même par des « exécutions extra-judiciaires ». Entre petits et grands terroristes on peut donc se boucher le nez sans état d'âme sur les comiques droits de l'homme pour conférence de presse.
11Comment peut-elle se permettre sans honte d'écrire : « La shoah ? Le sujet colonial en a connu des dizaines » ! Au moment où il est interdit à Gallimard de republier les écrits antisémites de Céline, pourtant avec un encadrement critique, comment est-il possible de ne pas inculper l'éditeur Hazan pour avoir publié un tel ramassis de bêtises qui, circulant dans les lycées joue son rôle de fake-news sans être inquiété ni contredit ? Et sert de breuvage « scientifique » à des nigauds qui savent à peine lire et dont le niveau mental ne dépasse pas la théorie du complot.
12Il a été co-rédigé par un avocat car la plupart du temps la taqya permet de ne pas tomber sous l'accusation de racisme, les phrases les plus grossières contre « les blancs » ou « les juifs » sont immédiatement tempérées par un charabia confusionniste et lèche botte.
13Déjà elle est mal la petite Houria, le racisme contre les algériens noirs est historique et toujours actuel malheureusement ; Mohammed Harbi s'en émeut à plusieurs reprises pourtant en pleine saga de libération nationale, histoire que Houria ne connait que... religieusement. En France aussi la communauté décoloniale arabes + noirs n'existe pas, et les racistes sont probablement aussi nombreux chez les arabes « de souche » que chez les blancs « de souche ».

mercredi 3 janvier 2018

QUAND LE DERNIER MOLLAH SERA PENDU AVEC LE TURBAN DU DERNIER AYATOLLAH....



Les prolétaires iraniens sont descendus dans les rues depuis le 28 décembre pour s'affronter à la police, les milices religieuses, détruire des commissariats et tenter de s'emparer des armes, à leurs risques et péril. Ils fustigent la corruption et la capacité du gouvernement du mollah Hassan Rohani à mépriser la situation de misère des masses.Comme l'insubordination est cette fois vraiment politique et qu'un tel chambardement pose inévitablement tous les aspects de la liberté, des femmes iraniennes revendiquent également la liberté d'ôter le voile religieux mutilant leur personnalité. Quand les niqab valsent, c'est bien, c'est de liberté qu'il s'agit, et cela restera gravé dans les mémoires, mais pas toutes. Quoique cette lutte contre le voile imposé policièrement reste ancienne et marginale, depuis trois ans le groupe My Stealthy Freedom (« Ma liberté furtive ») continue de drainer de nombreuses photos d'Iraniennes dévoilant leurs cheveux sur le web. Sans se soucier du niveau de vie du prolétariat ni des inégalités et des privilèges.


Difficile encore de se prononcer sur l'ampleur de l'insubordination civile en train de se dérouler en Iran. Ce mouvement ne semble pas encore à la hauteur de celui de 2009, tel qu'on peut s'en rappeler en lisant la prise de position du CCI à l'époque1. Le mouvement avait été limité de lui-même à la protestation contre la tricherie électorale, et il put être liquidé finalement parce qu'il opposait deux factions bourgeoises, dictateurs religieux contre bourgeois libéraux. Cette fois-ci, les causes sont plus « prolétariennes » si je puis dire, et la protestation est partie surtout des villes de province, comme en Russie en 1917. On oublie que les révolutions commencent loin de la centralisation étatique ; les capitales sont en général très embourgeoisées et « gentrifiées » à outrance. Il est un autre signe frappant, et si inquiétant pour l'ordre mollahrchique : que toute la presse occidentale déplore une absence de « dirigeants » ou même de « leaders » cette fois-ci dans cette masse qui s'attaque aux institutions de l'Etat, ministères et commissariats de police.violemment . 
 
Alors que madame Lagarde nous prédit une bonne et heureuse année économique pour le capital mondial, et que M. Macron se prend pour un fabricant de poudre de Perlimpinpin, voilà que la misère sociale se pointe en fanfare et sans crier gare, sans craindre les balles – une vingtaine de tués déjà – ni les emprisonnements par centaines. Ce ne sont plus les simples étudiants mais bien la classe ouvrière qui entre dans le combat2, on le vérifiera bientôt par ses grèves de solidarité politique. Et ce qui va se passer, dans la douleur, en Iran risque d'inquiéter autant les oligarques du Kremlin que les banksters de New York, les petits rigolos d'une Europe sans colonne vertébrale comme tous les derniers despotes d'Algérie et d'Arabie Saoudite3.

Contrairement à la presse et à ses suivistes gauchistes, on ne peut pas soutenir que la cause est due dans le fond à la « corruption » du régime, laquelle est réelle, 40.000 soudards dits « gardiens de la
révolution » (bigote et spoliatrice du prolétariat) s'engraissent sur 80 millions d'habitants. La cause en est l'état de guerre auquel est soumis le pays, qui inclut le long embargo américain. Ce qui rend comique le « soutien » de Trump aux révoltés encore anonymes, ces martyrisés par la troupe des flics religieux. Trump ne veut pas du changement radical qui est contenu dans le moment actuel de la confrontation avec les barbares religieux au pouvoir4.
Une nouvelle manipulation de la CIA comme lors des « printemps arabes » est aussi franchement exclue, à moins qu'on ne considère la misère comme fruit vénal d'un complot torve5. Les insultes contre les dictateurs d'Etat (que nous ne connaissons pas toutes) signifient une mise en cause du régime plus grave qu'en 2009
Les mêmes mesures de répression que celles de 2009 sont de retour, mais on va s'apercevoir qu'elles jettent de l'huile sur le feu, car l'Iran est au carrefour du jeu terrible des impérialismes et de l'indignation de l'immense prolétariat de la région, avec de plus l'étiolement de daesch, qui était la créature de plusieurs Etats de la région. Voici en particulier ce que j'écrivais le 22 juin 2009 dans l'article : Comment peut-on être persan ?
La révolution iranienne n’est pas prête de commencer
Iran : DRAME à double, à triple fond ?


«La pièce dramatique se joue en cinq actes. Au cours du premier acte, depuis 2005, la stratégie nord-américaine au Proche et au Moyen-Orient briguait un changement de régime en Iran, soit par une guerre soit par une agitation interne quelconque. Le Monde diplomatique du 14 janvier 2005 l’exprimait parfaitement de la façon suivante : « Flatter, encercler, isoler ». Pour l’oligarchie iranienne il ne faisait aucun doute que le pays, sans arme atomique, ne peut être une puissance hégémonique régionale et est démuni face à la menace des Etats-Unis et d’Israël. La question était seulement de savoir le prix à payer pour détenir l’arme atomique (embargo américain, guerre). Les pressions économiques et géostratégiques (les Etats-Unis ont des troupes stationnées dans presque tous les pays voisins) ont démontré qu’à long terme la république islamique ne peut pas jouer le rôle de puissance dominante régionale sans l’accord politique des Etats-Unis. L’Iran a évité la confrontation avec ces derniers, tant durant la guerre en Afghanistan qu’en Irak et a misé en vain sur la coopération avec l’Europe dans sa politique atomique. L’Union européenne, la Chine et l’Inde sont des acteurs importants dans cet acte. L’Union européenne est le principal partenaire commercial de l’Iran. 40 % des importations iraniennes proviennent des pays de l’Union européenne et 35 % des exportations (le pétrole comptant pour 80 % de celles-ci) vont dans l’Union européenne. Dans la question de l’énergie atomique, le triangle Chine, Russie et Iran se pose en rival des Etats-Unis. La Chine et la Russie livrent le matériel et le savoir-faire, et 13,6 % des importations chinoises de pétrole sont dès aujourd’hui couvertes par le pétrole iranien. En mars 2004, une entreprise pétrolière chinoise a conclu un accord pour l’importation de 110 millions de tonnes de gaz naturel iranien. Et l’Inde a engagé à son tour des pourparlers avec l’Iran au sujet de livraisons à long terme de gaz naturel. Ces deux pays veulent investir dans l’exploitation de champs pétroliers iraniens, malgré les menaces de sanctions des Etats-Unis qui veulent aussi empêcher la construction d’un pipeline pour dans l’exploitation de champs pétroliers iraniens, malgré les menaces de sanctions des Etats-Unis qui veulent aussi empêcher la construction d’un pipeine pour le transport du gaz naturel de l’Iran vers l’Inde via le Pakistan. On ne s’étonnera donc pas du silence des divers Etats concurrents des Etats-Unis au cours de l’acte 3 de la fraude électorale, ils ont tous intérêt au maintien du statu-quo de l’oligarchie intégriste, de Chavez à Poutine.




Au cours du second acte, assez long et poussif, la bourgeoisie arrogante américaine n’eût de cesse de proférer menace sur menace concernant la prétention nucléaire iranienne, avec pour résultat de cimenter le nationalisme interne dans ce pays, vivant d’un importante rente pétrolière mais aussi exploitant une classe ouvrière expérimentée dans un jeu de classes qui n’est pas binaire vu la masse petite bourgeoise assoiffée de placements extérieurs et qui réclame une plus grande part du gâteau d’hydrocarbures ».

Avec le récent réchauffement des relations internationales vis à vis de l'Iran, l'impérialisme américain a compris que la menace ne suffisait plus, et pense d'une certaine façon que la révolte intérieure lui tend les bras. Ce qui par contre va permettre aux mollahs d'en appeler à la « défense nationale », mais au souvenir de la terrible guerre avec l'Irak, et de la mobilisation militaire de la vie civile depuis tant d'années avec des privations sans fin, il est douteux que l'argument fonctionne.

Dans les grands moments d'ébranlement des sociétés, on peut toujours gloser sur les doubles ou triples fonds, mais ce qui nous intéresse est d'abord l'expression des masses, les formes qu'elles donnent à leur lutte pour se sortir de l'ornière. Il fallait commencer bien sûr par la violence, laquelle est forcément limitée et coûte cher en vies humaines. Le mouvement devra tôt ou tard s'organiser, se doter d'organismes éligibles et révocables...

C'est le constat au plan social qui est le plus subversif, et qui est commun à la plupart des Etats capitalistes surarmés de la région : une énorme partie de jeunes diplômés est sans emploi ou ne trouve que des jobs minables et le budget de l'Etat en sa majeure partie bénéficie à l'armée et aux gangs religieux, sous l'égide du guide de suprême, l'ayatollah Ali Khameini, faiseur de promesses électorales mais aussi de misère massive. Le suprême guide barbu comme le père Noël est sorti de son silence olympien ce mardi pour accuser ce qu'il qualifie les "ennemis" de l'Iran de s'être unis pour porter atteinte au régime de Hassan Rohani, considéré comme un libéral par les capitales occidentales.  Un dictateur bigot qui salue un autocrate libéral, on aura tout vu.
L'ancien président, le réformateur Mohammad Khatami, a condamné les violences de ces derniers jours, mais il a aussi dénoncé la "profonde duperie" des Etats-Unis. Il appelle les forces de sécurité à la retenue mais assure que le gouvernement est déterminé à "régler les problèmes de la population".
"Depuis presque 40 ans, ce sont les ayatollahs, les islamistes qui sont au pouvoir en Iran. Et d'ailleurs, c'est une sorte d'Etat islamique. On n'a jamais eu une vraie République en Iran. Le type de pouvoir politique en Iran, même si il y a des élections, ce sont une poignée d'ayatollahs qui le décident", déplore Irène Ansari de la Ligue des femmes Iraniennes pour la Démocratie. Elle dénonce également les discriminations à l'égard des femmes votées au parlement iranien. Cette aile bourgeoise compte bien servir à arrimer les révoltés sur un terrain de classe à un simple changement de régime "plus libéral", et prouve encore que le féminisme ne signifie en rien une libération de la femme en général. Et que l'exhibition d'un voile ôté en public peut servir bien plutôt de provocation pour laisser les autres enfermées dans leur voile et... leur pauvreté. Le mouvement social qui s'annonce sera-t-il affaibli par les revendications partiales et parcellaires de la bourgeoisie "émancipée"? Le fait divers fait diversion quand le voile fait dispersion...

à suivre...



NOTES :

1https://fr.internationalism.org/icconline/2009/manifestations_massives_en_iran_tankstballes_gardes_rien_ne_peut_nous_arr%C3%AAter_dunya_devrimi.html
2Ce sont souvent les petits bourgeois qui tirent les premiers dans les grands mouvements sociaux, on avait vérifié cela en Pologne dans les années 1970, mais aujourd'hui les enjeux de généralisation sont autrement plus prégnants et avec des prolétaires en première ligne qui en ont marre des curés de toute obédience et plus du tout envie de se mettre à genoux.
3Contrairement à leurs homologues iraniens, les dictateurs saoudiens semblent bien avoir anticipé le mouvement de fond qui gronde dans les tréfonds de ces sociétés encasernées par les vieux carcans religieux, même avec timidité on lança la « révolution » du permis de conduire pour les femmes... ce qui reste très pingre.
4En même temps, l'oppression islamique vole en éclats. Non pas que la population, en se débarrassant du voile (au moment de la fin de daesch), rejette la religion, mais elle réclame la séparation de l'Etat et de la religion, non la destruction de l'Etat (faut pas rêver frères en marxisme!), ce qui sera certainement un ponton d'endiguement du mouvement par les « démocrates » bourgeois républicains dans une phase ultérieure, s'ils parviennent à éjecter mollahs terroristes et leurs gardiens... de la corruption. Dans ce combat, il faut remarquer qu'on se fiche aussi de la division entre chiites et sunnites. Tout est possible, en octobre 1917 en Russie des prolétaires moins nombreux suivis par des millions de paysans ont bien réussi à ficher en l'air l'aristocratie capitaliste corrompue.
5On peut aussi intégrer un complot d'une faction bourgeoise, ainsi certains affirment que les manifestations auraient été initiées en sous-main par les conservateurs qui contestent la politique libérale du président Hassan Rohani. Peu importe, c'est comme l'affaire Gapone en Russie, car très vite elles ont échappé à tout contrôle pour déboucher sur des revendications économiques et politiques qui visent le cœur du pouvoir iranien, qui ne peut plus être endiguée par une simple répression sanglante.